
Chacun le constate, il est agaçant de chercher un livre dans sa bibliothèque, et de se rendre compte qu’il n’y est plus, parce qu’on ne nous l’a pas rendu.
Mais comment ne pas prêter un livre lorsqu’on nous le demande ? Serions-nous si petit moralement que nous ne souhaiterions pas partager nos trésors ?
Pourtant, de ces livres passés entre d’autres mains, combien reviendront à leur premier lecteur ?
Une bibliothèque est un tout organique, mais aussi une extériorisation de soi-même, comme un autoportrait complété à chaque nouveau volume acheté.
C’est un refuge dans la tempête des jours, une centrale énergétique, un espoir.
Tant d’intelligences déposées, de sensibilités, de chemins de pensée à explorer, d’exemples à méditer, d’œuvres reproduites à contempler.
Dans un texte plein d’humour, Les livres qu’on ne m’a pas rendus, Nathalie Heinich ne mâche pas ses mots : les emprunteurs indélicats ne peuvent être de vrais amis.
Mais pourquoi ne restitue-t-on pas les livres que l’on emprunte ?
Par jalousie, par négligence, par malveillance, par instinct de possession.
Dans son ouvrage, Nathalie Heinich, piquante, ne masque pas les sentiments peu nobles qui l’habitent quelquefois – rancune, orgueil, snobisme, joie de revanche – tout en rappelant son sens quasi inconditionnel de l’accueil, ayant souvent ouvert son appartement aux noceurs, même inconnus – mais ne fumez pas à l’intérieur, s’il vous plaît !
L’élève émancipée de Pierre Bourdieu – le patriarche socio-dogmatique du 54 boulevard Raspail en prend ici pour son grade (il faut dire qu’il n’a pas rendu La Solitudine del Morente, de Norbert Elias ; l’a-t-il même lu ?) – se souvient des livres manquants, des circonstances du prêt, et de la personnalité de l’emprunteur oublieux.
Ces livres fantômes dans la bibliothèque sont bien plus que des ouvrages absents, ce sont, pour l’écrivaine de La Maison qui soigne (éd. Thierry Marchaisse, 2020), des blessures intimes.
Axel, le frère peut-être un peu jaloux, a perdu dans un avion de retour d’Israël l’exemplaire des Armes secrètes, dédicacé par son auteur, Julio Cortazar.
Brigitte, elle aussi sûrement jalouse des séjours un peu trop nombreux de son compagnon dans la chambre de sa colocataire parisienne, a emprunté à très long terme Surveiller et punir, de la star Michel Foucault.
Qu’a fait l’anthropologue Elizabeth du livre de la psychanalyste italienne Graziella Magherini, Le Syndrome de Stendhal ?
Mais qui a volé dans l’appartement du 91 quai de Valmy le best-seller La Domination masculine ?
Daniel, l’amant décevant de la rue Montorgueil, n’a pas rendu Vies minuscules, de Pierre Michon.
Jean-Louis est mort avant d’avoir pu restituer Aurais-je été résistant ou bourreau, de Pierre Bayard ? Quel drame, ce livre disparu, n’est-ce pas ?
« Les amis, s’il vous plaît, adjure Nathalie Heinich : ne me demandez pas de vous prêter mes livres ! Si je refuse, vous devinerez que je n’ai pas confiance en vous ; et si j’accepte, je ne serai pas rassurée. C’est très mauvais pour l’amitié ! »
Mes amis, disait Aristote, il n’y a pas d’amis, surtout quand les livres se volatilisent.

Nathalie Heinich, Les livres qu’on ne m’a pas rendus, Editions La Pionnière, 2025, 48 pages
https://www.lapionniere.com/livres/les-livres-quont-ne-pas-rendus-de-nathalie-heinich
