
©David Salcedo
Lorsque j’allais enfant et adolescent en Espagne, hors des zones ravagées par le tourisme de masse à la recherche du soleil à bas coût de la Costa Brava et de la Costa del Sol, l’impression générale était celle d’un pays sombre, enténébré, marqué par la mort.
L’ombre du Caudillo planait encore un peu partout, et Bilbao semblait de nuit peuplée d’espions et de silhouettes mutiques.
Des bars sombres, une atmosphère de secret, des soupçons.
Les photographies de la célèbre Plaza Cataluna de Barcelone prises par David Salcedo entre 2016 et 2023 me rappellent cette époque.
La profondeur des noirs, la présence importante des ombres, les angles de prises de vue tranchant comme des lames de couteau ne sont pas sans évoquer quelque film majeur de série B – on peut penser à La Soif du mal, d’Orson Welles.

©David Salcedo
Quiconque a visité Barcelone est forcément passé par cet espace emblématique de la vitalité du peuple catalan.
On s’y rassemble, on y célèbre des événements majeurs, on y manifeste, on y passe simplement pour prendre un bus ou rejoindre la vieille ville.
C’est en quelque sorte le point central, ou zéro, de la cité de Gaudi.
Dans le regard de David Salcedo, c’est un territoire étrange peuplé de morts-vivants, d’oiseaux initiatiques et de bâtiments énigmatiques.

©David Salcedo
L’artiste a imaginé un livre rendant compte de l’énergie spéciale de cet épicentre aux proportions tant géophysiques que mentales.
Son livre intitulé Ocho Puntas fait de l’étoile à huit branches qui l’orne un emblème symbole d’infini.
Des images reviennent, comme dans une séquence filmique montrant des scènes récurrentes, comme on cligne des yeux en regardant plusieurs fois les mêmes scènes, jusqu’au vertige ou l’hallucination.
Quelle est donc la consistance de ce que nous contemplons ?
Sommes-nous nous-mêmes des somnambules ?

©David Salcedo
Est-on parvenu dans quelque royaume souterrain de plein air ?
Ocho Puntas est un ouvrage attentif aux éléments et matières, à la minéralité, à la présence animale et humaine, aux quelques rares végétaux, au verre brisé.
C’est un chaosmos où la lumière, aveuglante, noire, joue le rôle de protagoniste.
On y chute, on s’y envole, on y dort, on y marche comme un funambule, non loin des entrailles ouvertes d’une surface blessée se craquelant.

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Des fantômes sont là, des désoeuvrés, des amoureux, des créatures vengeresses, des enfants.
On attend le jugement dernier, on se fout de tout, on jette une pièce sur les paupières des futurs défunts.

David Salcedo, Ocho Puntas, Ediciones Posibles / Sencilla editorial, 2025, 120 pages, 500 exemplaires

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https://www.davidsalcedo.es/ochopuntas

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