En prison, ensemble, avec les femmes, par Jana Cerna, écrivaine

Ecole italienne, XIXe siècle

« Ces pages qui racontent des histoires de miracles inexistants et de princes irréels sont une parfaite collection d’empreintes digitales de criminelles incroyables et bien réelles. » (Jana Cerna)

J’ai découvert il y a quelques années l’écriture et la pensée émancipatrice de Jana Cerna (1928-1981) avec un livre au titre provocateur publié à Lille par les éditions La Contre Allée, Pas dans le cul aujourd’hui (traduction Barbora Faure, 2014), ouvrage écrit en 1962 sous forme de lettre faisant l’éloge de la liberté individuelle, tant dans la vie privée et intellectuelle que dans les rapports sentimentaux et la sexualité.

Plusieurs fois mariée, mère de cinq enfants, ayant exercé de nombreux métiers, la fille de la célèbre Milena Jesenska (lire les lettres que Franz Kafka lui a adressées) est connue pour avoir mené une vie de bohème et fréquenté l’underground.

Elle ne s’embarrasse pas d’afféteries ou de formules contournées, la vérité la guide.

Poursuivant sa belle ambition de redonner une voix aux femmes oubliées, Mater Editions (Flora Citroën) publie aujourd’hui de la farouche Pragoise Des Empreintes d’Âmes, qui est une description de la vie des femmes incarcérées pour toutes sortes de délits – du crime au parasitisme – dans un établissement éducatif de correction.

Jana Cerna ne juge pas, recueille simplement des fragments d’existence et de psychologies particulières, scandaleuses ou sublimes.

Son texte, paru d’abord en 1968 dans une revue littéraire tchèque, est un ensemble de notations regroupées sous formes de chapitres, nommés Etonnement, La peur, La tristesse, La joie, L’espérance.

L’écrivaine s’y exprime comme à son habitude sans fard, ni volonté de moraliser.

Jana Cerna est une réaliste, doublée d’un esprit très attaché au respect de la dignité de chacun.e.

Des Empreintes d’Âmes, ce sont des portraits vifs, saisissants, de condamnées, des réprouvées, des sœurs.

Extrait : « Une jeune, qui est ici pour cambriolage. C’est une alcoolique notoire, une lesbienne et une junkie. Elle ne cache rien de tout cela. Elle est amicale, habituée à vivre en bande et elle a sa propre vision, tout à fait claire, de la morale. Elle fait autorité parmi les jeunes filles et a une série d’amantes. Elle sabote consciencieusement le travail, elle est honnête, elle peut rester dans le dortoir sans que rien ne disparaisse. Généralement, elle a de quoi fumer même si elle ne touche pas d’argent de poche. Elle reçoit du tabac de la part de ses amies. Mais elle ne se lie jamais d’amitié par intérêt, la prostitution la rebute sainement et foncièrement. Elle ne cache ni ses relations ni ses crimes. Si on lui attribue une maîtresse avec laquelle elle n’a pas eu de rapport, elle répond paisiblement : ‘Non, je n’ai pas encore couché avec elle’, ‘Je ne coucherais pas avec elle, elle ne me plaît pas.’ »

En prison, les larcins sont nombreux, les blocs sont bondés, il faut comprendre très vite les règles tacites qui y règnent, préserver son intimité est un défi permanent.

« La salle à manger. On distribue le dîner. Les femmes sont assises dans un raffut indescriptible, elles mangent dans leurs gamelles avec leurs cuillères, s’interpellent d’une table à l’autre, lancent du pain ; il y au sol des flaques de soupe renversée et de pommes de terre écrasées. C’est la queue près des auges d’eau chaude. Les visages sont presque tous semblables, tous pareillement gris, encadrés des mêmes foulards. Le bruit est tel qu’on ne comprend même pas ses propres mots. »

La description des Tziganes chantant en mode mineur pendant une demi-journée une vieille mélopée est poignante.

La tristesse est en ces lieux de réclusion le sentiment dominant.

Dépressions, replis sur soi, pleurs.

Punitions, cellules d’isolement, rage.

Au NVU, précise Jana Cerna, « il est vraiment difficile de faire la différence entre l’espoir et la peur… »

En nous offrant ce texte écrit au nom des femmes, Mater Editions agrandit encore notre conscience.

Ne pas être libre à moitié, tout vouloir, clamait ailleurs l’écrivaine, même ce qui fait peur.   

Jana Cerna, Des Empreintes d’Âmes, traduction Barbora Faure, introduction Alice Babin, édition Alexiane Trapp, Flora Citroën, conception graphique Dan Solbach et Liddka Vallet, Mater Editions, 2005, 60 pages

https://www.matereditions.com/

https://www.matereditions.com/catalog/p/des-empreintes-dmes-de-jana-ern

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