
Vision après le sermon (Jacob lutte avec l’ange), 1888, Paul Gauguin
« Moi, je suis à la barre, les yeux et l’esprit perdus dans cette immensité qui nous entoure, le cœur apaisé par ce silence qui berce la molle lamentation des flots, si loin des luttes et des douleurs humaines, si loin de la haine qui est au fond de toute la vie !… »
Qu’est-ce que la Bretagne pour Octave Mirbeau, qui l’aima tant, avant de s’en détourner à la suite de problèmes de santé ?
Une terre de foi, baroque, où la mort est palpable, notamment lorsqu’on s’approche de l’inquiétante moire aquatique.
Une terre de beautés et de monstruosités.
Un pays sauvage et hautement civilisé.
A Augustin Rodin, le 4 juillet 1887 : « … ce pays vous enchantera ! Il n’en est pas un de plus beau. »
Des pardons, des processions, des coiffes, des pêcheurs, de l’alcool, des tempéraments.
Des solitudes, des solidarités, des calvaires.
De l’authenticité – si loin de Paris, qu’il conspue -, une sensation de liberté, une nature souveraine.
Octave Mirbeau fut pensionnaire dans un collège de Vannes, s’installe adulte à Auray et Audierne, voyage, découvre Belle-Ile avec Claude Monet, lit et relit Ernest Renan.
L’écrivain volontiers anarchiste sait admirer la grandeur du catholicisme, tout en le critiquant sévèrement.
Un.e Breton.ne pour lui ? « Il y a de l’Oriental dans ce Celte anémié, du musulman dans ce catholique, dont l’esprit part sans cesse en caravane de prières vers la Mecque de Saint-Anne. »
Que disent ses contes ? La splendeur et la cruauté d’une Bretagne atemporelle.
« Mirbeau, précise Jean-François Nivet dans une note de la belle édition du livre Croquis bretons publiée par Du Lérot éditeur, avait une passion pour les animaux, omniprésents dans ses contes. En 1913, il consacrera son denier roman à son chien Dingo (Fasquelle), qui, disait-il, le reposait des hommes et de leurs malfaisances. Mirbeau est hanté par la souffrance et la cruauté universelles. »
Il y a bien sûr du pittoresque chez l’auteur du Jardin des supplices, mais aussi un art de la description dans la vivacité des traits exposés et des dialogues qui le rapproche de Guy de Maupassant.
Il y a fête pour la Vierge ce jour-là à Sainte-Anne.
Il y a de beaux atours, et des misérables.
Extrait : « De quels abîmes inconnus, de quels terrifiants cauchemars, de quels germes atroces sortent donc des êtres maudits qui sont là, vautrés sur les berges, entassés dans les fossés. Car ils sont là, deux cents, trois cents peut-être, peut-être davantage, ils sont là, de chaque côté de la route, criant, pleurant, implorant et grouillant sous le soleil qui les ronge, qui accélère leurs vivantes pourritures. Se peut-il qu’il y ait, quelque part, de semblables épouvantements, et que la nature ait pu créer cette hideuse folie, ce paradoxe monstrueux des souffrances humaines ? Quoi, ce sont des hommes, ces larves effrayantes, ces paquets de chair décomposée, ces tronçons de corps déformés qui se soulèvent et se tordent ? Des hommes, est-ce possible ? Les uns rampent sur des moignons sanguinolents ; d’autres, le nez coupé, la bouche rongée et toute noire, les yeux invisibles, couverts d’infectes purulences, s’agitent sous des guenilles aux odeurs de charnier ; un autre, couché sur un mètre de pierre, le ventre nu, gonflé comme une outre qui aurait roulé dans du sang, la poitrine nue, tailladée à vif, luisante de suintements ignobles, semble un monceau de chair écorchée, de viande corrompue, sur laquelle s’acharnent les mouches. »
On peut penser au sublime poème de Xavier Grall, Les démons de l’Arrée.
Mais, lisez aussi conjointement Mirbeau, son frère en radicalité et écriture enfiévrée.

Octave Mirbeau, Croquis bretons, préface et notes de Jean-François Nivet, Du Lérot éditeur (Tusson, Charente), 2025, 96 pages
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