
Paul Klee, Duel, 1938, collection particulière ©Nicolas Borel
Publiés d’abord dans la revue Les Temps Modernes, les textes du volume Idéalisme moral et réalisme politique, de Simone de Beauvoir, ont paru en 1945 et 1946.
Edité chez Nagel en 1948, on trouve dans ce recueil repris dans la collection Folio essais les articles fameux L’existentialisme et la sagesse des nations, Idéalisme moral et réalisme politique, Littérature et métaphysique, Œil pour œil.
Stendhal le disait, « tout bon raisonnement offense ».
A l’heure des choix politiques, il n’est pas inintéressant de relire notamment le second de ces textes évoquant en son introduction le débat paradigmatique entre Antigone l’incorruptible et Créon l’homme des compromis.
Je la recopie scolairement, à chacun.e ensuite de prolonger la réflexion.
« Le drame d’Antigone qui, contre les lois humaines de Créon, affirme les lois divines inscrites dans son cœur apparaît comme l’antique symbole d’un conflit encore actuel. Antigone est le prototype de ces moralistes intransigeants qui, dédaigneux des biens terrestres, proclament la nécessité de certains principes éternels et qui s’entêtent à tout prix – fût-ce au prix de leur vie ou même de celle des autres – à préserver la pureté de leur conscience. En Créon s’incarne le politique réaliste soucieux des seuls intérêts de la cité et résolu à les défendre par n’importe quel moyen. A travers toute l’histoire, ce conflit s’est perpétué, sans qu’aucune des deux parties fût capable de convaincre l’autre : chacune est enfermée dans son propre système de valeurs au nom desquelles elle nie celles de l’adversaire. En vain le réaliste vante-t-il l’efficacité de ses méthodes, l’utilité des résultats obtenus ; aux yeux des moralistes épris des seuls principes éternels, son action apparaît toujours comme futile, indifférente ; quels que soient les succès dont il se targue, le politique est incapable d’atteindre le véritable bien ; la naissance et l’écroulement des empires, la découverte de la terre, l’invention des machines, la multiplication de l’espèce humaine, des villes, des usines n’ébranlent pas le mépris hautain de l’âme vouée au culte de la vertu. Mais en vain le moraliste reproche-t-il à l’homme d’action les fautes dont il se souille, la futilité de ses buts ; celui-ci regarde les fins qu’il poursuit comme inconditionnellement désirables ; et il sait que dans ce monde qui est le sien, malgré les fables édifiantes à l’usage des enfants, la vertu est mal récompensée ; c’est la force qui commande ; les discours moraux ne sont pour lui qu’un vain bavardage, les scrupules une faiblesse tactique. »
Cher.e.s ami.e.s, à vous de jouer.

Simone de Beauvoir, Idéalisme moral et réalisme politique, préface Michel Kail, Folio essais, 2026, 144 pages
