Les Tsiganes à l’épreuve des images, par Ilsen About, Mathieu Pernot et Adèle Sutre

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Johny  © Mathieu Pernot

Il y a quelques années, le mal dont il fallait urgemment purger la France était tsigane.

Les stéréotypes couraient, courent encore, courront toujours, mais peut-être avec un peu moins de virulence depuis que les travaux sur la représentation photographique des populations tsiganes, Roms, Manouches et Gitans, des photographes Mathieu Pernot (Les Gorgan, Editions Xavier Barral, 2017),  Benjamin Hoffman (Le Testament manouche, texte de Louis de Gouyon Matignon, Editions de Juillet, 2016), Jean-François Joly (Terres d’exil, Filigranes, 2016) et Mattia Zoppellaro (Appleby, Contrasto, 2017) se diffusent, sont admirés, commentés.

Une exposition actuellement en cours à Paris au Musée national de l’histoire de l’immigration (catalogue aux éditions Actes Sud) intitulée Mondes tsiganes, Une histoire photographique, 1860-1980, permet de comprendre à quel point les discriminations et discours de rejet de ces populations présentées généralement comme allogènes par les médias sont dépendants des représentations dominantes colportant des clichés menant à l’exclusion politique et à un régime d’exception.

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Mathieu Pernot et Ana © Mathieu Pernot

Ouvrir l’imaginaire, se dégager des facilités de l’exotisme, relève donc d’un travail de regard, et d’une approche sensible des histoires particulières.

Menée sous la direction d’Ilsen About, Mathieu Pernot et Adèle Sutre, Mondes tsiganes rassemble plus de huit cents photographies, entre imagerie romantique et visions d’un peuple considéré comme indésirable, car archaïque et sauvage, exposition construisant une « histoire des points de vue » (Benjamin Stora) depuis les représentations de l’ethnologie naissante au XIXe siècle (établir des catégories pour différencier les « races »), prélude à une logique de fichage (administratif/policier) mise en œuvre en 1912 avec l’instauration de carnet anthropométrique obligatoire pour tous les « Nomades », aux vignettes pittoresques des faits divers construites par l’industrie du spectacle.

Dans un texte très riche, l’historienne Ilsen About propose de distinguer trois types d’images, les « images fantômes » (production et diffusion de fantasmes construisant l’image d’un peuple rétif aux codes de la sociabilité dominante), « images traces » (construction d’une archive attentive à la diversité des populations tsiganes) et « images expériences » (produites de l’intérieur même des communautés, non par les Gadjé).

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Priscilla © Mathieu Pernot

L’enjeu est de taille : « Comment construire, dans l’espace public, une autre image des Tsiganes, qui ne soit pas associée à cette iconographie d’une relégation intérieure ? Comment dissocier une présence de ces images lourdes et épaisses qui collent aux corps ? Selon toute vraisemblance, le cadre normatif puissant de la loi de 1912 semble avoir creusé un fossé visuel qui a séparé cette population d’une histoire conventionnelle des images. Comment expliquer sinon la quasi-absence de témoignages visuels qui documenteraient les épreuves de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale ? »

Utilisée souvent comme une fabrique de clichés (des enfermements imaginaires), la photographie peut aussi être l’instrument d’un décentrement du regard (article « Dans le sillage des images du monde » d’Adèle Sutre), produisant des images nomades déjouant les pièges de l’essentialisme : « Ce sont des jeux permanents d’ajustement entre transformation et résistance, entre assignation identitaire et mise en scène de soi, chacun essayant de tracer son propre chemin autour du monde. »

La visite de l’exposition Mondes tsiganes est une nouvelle occasion de découvrir le travail remarquablement impliqué (mené pendant vingt ans) de Mathieu Pernot sur et avec Les Gorgan, famille rom installée en France depuis plus d’un siècle.

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Priscilla © Mathieu Pernot

Secouer le poids des stéréotypes, pour entrer dans l’amitié des différences, voilà donc l’ambition d’une entreprise nécessaire à l’heure du retour des identités assassines.

Mais l’on peut aussi, loin des constructions idéologiques, porter un regard ébloui sur les clichés verre montrant la beauté, la singularité et la vitalité de corps, de visages, de groupes humains, semblant indifférents à la montée en puissance de la standardisation des comportements à l’échelle mondiale.

Le pittoresque des montreurs d’ours (voir les images de Germaine Chaumel) ne masque pas la pauvreté des sujets représentés, peut-être bientôt persécutés, mais laisse aussi entrevoir, malgré cette misère même, la force de vie et d’irréductible que nous avons perdue dans l’acceptation quotidienne de la vulgarité bourgeoise.

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Michaël © Mathieu Pernot

L’image d’une mère gitane prise vers 1931 par Erwin Blumenfeld aux Saintes-Maries-de-la-mère est ainsi un petit miracle d’apparition.

On verra les images de l’Anversois Jan Yoors (1922-1977), du transnational Matéo Maximoff (1917-1999), des Français Jacques Léonard (1909-1995), très inséré dans la communauté gitane barcelonaise, et Emile Savitry (1903-1967) photographiant son ami Django Reinhardt et sa famille, comme autant de témoignages d’une fraternité ne cédant rien au mystère de l’autre.

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Mondes tsiganes, Une histoire photographique, 1860-1980, sous la direction de Ilsen About, Mathieu Pernot et Adèle Sutre, préface de Benjamin Stora, textes de Ionela Padure, Sébastien Meyer, Chantal Courtois Farfara, Damarice Amao, Théophile Leroy, Jo Gavaerts, Antoine Le Roux, éditions Actes Sud / Musée national de l’histoire de l’immigration, 2018, 192 pages – 200 illustrations

Site Actes Sud

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Mathieu Pernot, Les Gorgan, textes de Mathieu Pernot, Clément Chéroux, Johanne Lindskog, Editions Xavier Barral, 232 pages – environ 300 photographies et documents

Editions Xavier Barral

Exposition Mondes tsiganes, du 13 mars au 26 août 2018, au Musée national de l’histoire de l’immigration (Paris)

Site du Musée national de l’histoire de l’immigration

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