
©Agnès Geoffray / éditions Imogène
« A la lumière du jour / Il ne reste rien »
Après le Cartouche / 01 offert aux aquarelles de Cécile Granier de Cassagnac, les éditions Imogène montrent un aspect inattendu de l’œuvre de l’artiste visuelle Agnès Geoffray, dont L’Intervalle a présenté le 16 avril 2018 le travail sur les archives, sur la mémoire, sur l’inconscient gestuel dans un article accompagné d’un entretien à propos du livre Before the eye lid’s laid (La lettre volée/AICA France, 2017)
Il s’agit ici de proposer d’entrer dans la fiction de télégrammes, simplement reproduits pleines pages, dans la densité de leur énigme.

©Agnès Geoffray / éditions Imogène
On ne connaît pas le nom de l’émetteur, mais l’on devine quelquefois, par le tampon, le lieu d’envoi et la date : Caen, Lyon, Angers, Melun, Mende / 28 – 8 – 1953, 22 – 10 – 1966, 4 – 7 – 1961.
Il y a peu d’indices, le format du télégramme est chaque fois identique, le papier plus ou moins gris, bleu ou vert.
Le systématisme du procédé, le mystère et l’audace sans tonitruance font penser à Sophie Calle, mais c’est peut-être plus neuf, puisqu’il concerne le travail d’une artiste explorant des matériaux plus divers encore.
Les télégrammes sont chargés d’urgence, il y a un suspense, une tension dramatique, une nécessité que les mots percutent profondément qui les recevra.

©Agnès Geoffray / éditions Imogène
Pas de temps à perdre, pas de syllabes en trop – le coût est important -, mais l’efficacité d’un message tellement direct qu’il en devient parfois sibyllin, d’où sa grande beauté.
Décontextualisés, ce sont des amorces fictionnelles, des impulsions narratives, des stimuli imaginaires.
Que se passe-t-il ?
Une peine de cœur ? un décès ? un rendez-vous impérieux à ne surtout pas manquer ?
Le temps s’arrête, s’approfondit, il est comme stupéfié.

©Agnès Geoffray / éditions Imogène
« Les yeux fermés / Le monde est là » : ces deux phrases sont-elles de Paul Eluard ou de quelque poète surréaliste ? Sont-elles d’un rabbin, d’un moine zen, ou tout simplement d’un cœur ouvert à l’aventure de la spiritualité à deux ?
Le télégramme suivant est un contrepoint : « Tu mens »
Jean écrit : « Je me crèverai les yeux plutôt que de vous voir partir »
Ce ton de tragédie œdipienne n’est-il pas merveilleux ?
Est-ce la petite Antigone qui répond : « Autour de moi tout s’évanouit / tu t’évanouis » ?
Bien entendu, Agnès Geoffray choisit ses agencements, ses séquences diégétiques, ses coups de tonnerre.
Ainsi : « Quelque chose est arrivé »
Ainsi : « Abandonnez-moi là / Oubliez moi »
Ainsi : « Rejoignez corps immédiatement »

©Agnès Geoffray / éditions Imogène
Robbe-Grillet dicte au préposé l’incipit de son prochain roman : « Rendez-vous sur la falaise ou rien n’arrête le regard »
Marguerite Yourcenar est amère : « Visite Hadrien habituelles illusions »
Antoine Doinel s’écrie : « Je vous aime je vous désire – ne bougez pas – trois semaines »
Toutes les rêveries sont possibles, toutes les associations, tous les fantasmes.
« Ne le regarde pas stop ne lui parle pas stop ne l’approche pas stop » : une menace ? un impératif comminatoire ? un avertissement avant conséquences graves ?
En son Cartouche / 02, Agnès Geoffray célèbre en la parole la puissance énergétique, et la capacité à faire étinceler les gestes, les regards, le cœur.
Il y a aussi des formules magiques, des sentences ésotériques, des schibboleths : « La fièvre tombe la mort se fatigue », faisant de cet ouvrage de très belle facture un grimoire surprenant.

Agnès Geoffray, Cartouche / 02, éditions Imogène, 2021

Cécile Granier de Cassagnac, Cartouche / 01, éditions Imogène, 2021
Cécile Granier de Cassagnac – site

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