Espacer l’espace, et prendre le temps, par Linda Tuloup et Fabien Chalon, artistes visuels

Linda Tuloup_présences_ jeune fille aux fleurs_web

© Linda Tuloup / courtesy galerie Olivier Waltman

De janvier à octobre 2020 eut lieu au Musée royal de Mariemont (Hainaut, Belgique) l’exposition Bye Bye Future ! questionnant, par le biais de plus de cent cinquante pièces d’artistes essentiellement contemporains – carte blanche fut donnée à Luc Schuitten, architecte et scénariste de bande dessinée -, diverses dimensions de l’espace et du temps : utopies, dystopies, uchronies, rétrofuturisme…

Prenant place dans une scénographie immersive imaginée par l’architecte et illustrateur Sébastien Faye (voir sa série Migration, 2003/2019), cette exposition très pop a montré des œuvres de toutes disciplines : sculptures, photographies, vidéos, installations, manuscrits, arts numériques, jeux vidéo, robots.

Publié par La lettre volée, le catalogue comprenant un ensemble de textes rédigés par Sofiane Laghouati, conservateur-chercheur, est passionnant, proposant des lectures croisées d’œuvres venues de tous horizons et de différentes époques.

Aux côtés de Wim Delvoye, Jim Dine, David Lachapelle, Paul Loubet, François Wagner, Pierre et Gilles, Katia Bourdarel, Panamarenko, René Wirths, Pierrick Sorin (liste non exhaustive), on trouve les œuvres de la photographe Linda Tuloup et du sculpteur iconoclaste Fabien Chalon.

J’ai souhaité me rappeler avec eux leur participation à cette exposition marquante située dans un musée d’art et d’histoire faisant dialoguer les civilisations.

la VF en bleu web

La Vieille Fusée © Fabien Chalon / courtesy galerie Olivier Waltman

Bye Bye Future ! a été pensée, notamment par Luc Schuitten, comme une exposition archiborescente. Comment comprenez-vous ce terme ?

Fabien Chalon : Dans le contexte de notre monde moderne (artistique ou pas) on constate que les causes et les conséquences s’entrechoquent en permanence dans nos esprits. Tout est lié. Tout est dans tout. Tout est interdépendant. C’est de cette façon que j’ai interprété ce mot archiborescense, comme une autre manière de nommer la pensée complexe chère à Edgar Morin.

Linda Tuloup : Quand je me répète intérieurement ce terme « archiborescente », je vois une multitude d’arbres, j’imagine une ville qui se souviendrait de ses rivières, de ses forêts, de ses couleurs. Je le comprends comme une architecture qui serait nouvelle, végétale, aux formes organiques. En fait, j’ai immédiatement en tête cet artiste et architecte, Friedensreich Hundertwasser, qui selon moi incarne, avec ses couleurs et la spirale, la loi de la nature. J’adore, par exemple, son projet de « maisons aux prairies hautes ». C’est un rêve ! Il aura ouvert la voie, il me semble. Bye Bye Future ! a été pensée aussi de cette façon, un voyage tout en courbes, avec des tours et détours, ce qui va à l’encontre des déambulations habituelles.

Bye Bye Future ! est une exposition dont le principe est ludique, amusée, et de grande curiosité envers la façon dont l’art invente des présences. Comment l’avez-vous visitée, abordée, méditée ?

Fabien : J’ai déambulé dans cette exposition simplement, comme dans un vaste labyrinthe temporel.

Les œuvres y étant scénographiées sans souci de chronologie, mon plaisir fut de passer d’œuvres en œuvres en observant une fois encore que, de tout temps, l’allégorie a toujours été le principal moyen d’expression des artistes.

En art, depuis la Grotte Chauvet, la chose a donc toujours moins compté que l’esprit de la chose.

On retrouve ce vieux principe – parfois poussé à l’extrême – dans les concepts de l’art contemporain. C’est touchant de réaliser que nous ne ré-inventons pas le principe.

Linda : L’art de voyager dans le temps est le sous-titre de l’exposition : l’art, le voyage, le temps. Heidegger dit « l’espace espace ». Personnellement c’est de cette façon que je l’ai vécue, dans une ouverture, dans cette possibilité d’aller du proche au lointain, d’inventer de nouvelles directions, de renoncer aux explications, de se perdre, d’aller de la lumière au noir (et l’inverse), de faire l’expérience des œuvres, et à travers cette expérience celle du Soi.

Linda Tuloup_presences_odalisque_web

© Linda Tuloup / courtesy galerie Olivier Waltman

Vous exposez des œuvres rares de la série Présences, Jeune fille aux fleurs (2017), Odalisque (2017) et Fille du vent (2017). Ce sont des tirages au bromure d’argent émulsionné sur pierre, présentés en lévitation, dans un coffret en plexiglas. Les avez-vous conçues comme des pierres de méditation, ou des sortes de capsules pour traverser l’espace et le temps ?

Linda : Les deux, il me semble.

Je me trouvais au bord de la mer quand cette histoire a commencé, là où l’eau effleure la terre. Ce jour-là, mon regard a plongé sur des pierres qui, de vagues en vagues, avaient parcouru un long voyage. J’ai toujours pensé que la pierre porte en elle notre mémoire, une trace de l’existence et qu’elle cherche à l’exprimer. Et j’ai décidé de ramasser ce que les flots m’apportaient. J’ai déposé les pierres dans ma valise, au milieu de quelques robes. Tout prenait du poids et ce poids même avait du sens. Je rentrais mais le voyage allait commencer. En arrivant chez moi, j’ai contemplé, médité chaque pierre. Dans l’intimité du laboratoire, je mesurais à quel point chacune était unique, venait de loin et de cette façon, oui, nous permettait de traverser l’espace et le temps. Il y avait un sentiment d’éternité. Notre corps, constitué de poussières d’étoiles, nous renvoie d’ailleurs à ce même infini. Je les ai lavées, frottées, caressées comme pour lire à l’intérieur –ou faire naître le feu-. Et sont apparus des corps, des visages : des Présences.

Le catalogue les expose avec une grande pertinence en regard d’un vase et d’un plat égyptiens datant de la IIe dynastie (2950-2970 avant Jésus-Christ). Que pensez-vous de ce choix ?

Linda : C’est un choix merveilleux, c’est toute la beauté des expositions comme celle-là, dans un musée qu’on pourrait dire tourné vers le passé, d’avoir réussi le pari (osé) de réunir des œuvres de toutes natures et époques et de les faire dialoguer ensemble. Alors, oui, j’avoue avoir été émue et chanceuse de voir les pierres de la série Présences côtoyer de si près le mobilier funéraire de la tombe d’un pharaon. Vous vous rendez compte ? Il y a un certain vertige à faire ces sauts dans le temps, non ?

Linda Tuloup_presences_fille du vent_web

© Linda Tuloup / courtesy galerie Olivier Waltman

Comment avez-vous pensé votre pièce La Vieille Fusée (2001), sorte de machine spatiale un peu folle (métaux, moteurs électriques, mécanisme d’envol, vidéo et sonorisation), ou créature viscontienne pour temps apocalyptique ?

Fabien : La bande son de G. Malher qui accompagne l’envol (réel) de La Vieille Fusée est effectivement celle du film de Visconti, Mort à Venise. C’est un premier point commun avec le réalisateur, mais il y en a aussi un autre, à savoir ce lien avec l’apocalypse – qui signifie tout de même la révélation !

Ce que révèle La Vieille Fusée, c’est qu’au soir de sa vie, bien que vieille, bien que n’ayant plus l’air d’une fusée – un jour, un collectionneur m’a même dit : Dis-donc, c’est plutôt un hélicoptère ta fusée, non ?- donc… bien qu’extrêmement fatiguée, elle décolle, elle s’envole, encore et encore, emportant avec elle sa petite lumière merveilleuse. C’est ainsi que je l’ai pensée, je la voulais céleste.

Quel est chez vous le lien entre esprit d’enfance, bricolage et art ?

Fabien : Vous aussi ? Ça vous est arrivé ? Enfants, nous avons tous entendu un jour qu’il nous faudra bientôt grandir, et vite si possible !

Dans sa recherche, je pense qu’un artiste doit savoir intimement jongler entre l’Avoir et l’Être. Il doit avoir sa technique, ses idées, sa culture, ses envies, ses intuitions, son style mais aussi savoir être, savoir se perdre dans l’innocence de ses sens, précisément comme savent le faire les enfants. C’est je crois la plus grande difficulté pour un artiste adulte : ne jamais rien oublier de soi.

Vu des étoiles

© Fabien Chalon / courtesy galerie Olivier Waltman

Jules Verne vous inspire-t-il ?

Fabien : Jules Vernes est un maestro, un virtuose, c’est un grand poète parmi les hommes, mais il a un énorme avantage sur les plasticiens que je lui envie : la matière l’épargne.

De mon côté, à l’atelier, chaque jour je dois mener le même combat pour faire disparaître la matière au profit de l’émotion qu’elle procure. L’écrivain, lui n’a pas cet écueil.

Qu’est-ce que l’œuvre Vu des étoiles (2014) ? Comment la présenter ?

Fabien : Comme dans un voyage onirique, le spectateur est invité à s’asseoir sur une étoile pour observer les mouvements de l’Humanité. Le regard plongé vers un océan couvert de nuages (l’aquarium fait office d’océan), il verra se dissoudre dans les brumes une multitude de visages. Le spectateur se surprend alors à naviguer inconsciemment vers une sorte de grand large où chacun traversera des horizons pour, peut-être, se confronter à une des questions essentielles posées par l’art : que faire de ce rendez-vous poétique avec soi-même ? Nietzche ne disait-il pas à sa façon, qu’il fallait encore avoir beaucoup de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse ?

Votre réponse à Tempus fugit… est-elle le néon rouge sous plexiglas Prends le temps ?

Fabien : Vous l’avez remarqué, le néon Prends le temps est d’abord une injonction !

Pour la même raison que Tempus Fugit, cette expression est un non sens. Elle ne veut rien dire car le temps ne se prend pas… de même que le temps ne passe pas vite. Parler de la vitesse du temps c’est oublier que la vitesse est un mouvement dont l’ampleur dépend du temps, ce qui signifie que la vitesse du temps serait un déplacement du temps dans le temps ? Bref. Et pourtant, ça nous parle !

Ce néon attire donc l’attention sur le temps, ce mot incroyablement conceptuel, un peu fourre-tout, qui désigne ce qu’on ne sait ni dire, ni penser, à savoir ce lieu mystérieux qui accueillerait la réalité, instant après instant, or ce lieu ne se prend pas contrairement à ce qu’affirme le néon Prends le temps. Une fois cette confusion installée, j’aimerais que ce néon se transforme parfois en une question : qu’est-ce qu’on prend puisque ce n’est pas le temps ?

prends le temps

© Fabien Chalon / courtesy galerie Olivier Waltman

Quelles sont les œuvres vous ayant le plus touchés, questionnés, amusés, dans cette exposition ? 

Fabien : Comme je n’oserais pas parler ici des pierres magiques de Linda Tuloup, si je ne devais garder qu’une œuvre, je choisirais Paradox de Panamarenko.

Inventeur de machines volantes qui ne décolleront jamais. Il est malheureusement décédé quelques jours avant le vernissage. J’adore son travail depuis tellement longtemps. Il a la grandeur d’un Jules Vernes.

Que la Vieille Fusée ait été exposée à côté de son œuvre fut pour moi un immense plaisir.

J’avoue que – faute d’avoir pu le rencontrer – je me plaisais à rêver que le soir venu, une fois le dernier visiteur parti, nos machines se raconteraient des histoires de Martiens… à mourir de rire.

presences_jeune fille aux fleurs_plexi

© Linda Tuloup / courtesy galerie Olivier Waltman

Linda : Evidemment, les œuvres de Fabien Chalon ouvrent en moi, à chaque fois que je les vois, que j’entre à l’intérieur devrais-je dire, une émotion toujours nouvelle. Elles peuvent se découvrir à l’infini.

Mais j’ai aussi le souvenir encore très présent d’une œuvre de Fayçal Baghriche, c’était un globe terrestre, lumineux tournant si vite sur lui-même qu’on ne distinguait plus aucune frontière, tous les pays faisaient un. J’ai trouvé ça très beau, et juste à côté, était disposé un manuscrit de Jules Vernes « Le monde renversé ».

La parole de Marguerite Duras, À propos de l’an 2000, m’a bouleversée. Sa voix, son rythme, sa dimension poétique et sacrée… « Il restera la mer quand même, les océans. Et puis la lecture. » Que dire de plus ?

71ncNleEkaL

Bye Bye Future ! L’art de voyager dans le temps, textes de Sofiane Laghouati, avec les contributions de Luc Schuitten et de Sébastien Faye, conception graphique Joël Van Audenhaege, travail éditorial Daniel Vander Gucht, La Lettre volée / Musée royal de Mariemont, 2020, 256 pages

Linda Tuloup – site

Fabien Chalon – site

La lettre volée – maison d’édition

ob_57b92a_programme-conference-0901-page-0001

Linda Tuloup et Fabien Chalon sont représentés par la Galerie Olivier Waltman (Paris/Miami)

galerie Olivier Waltman

logo_light_with_bg

Se procurer Bye Bye Future !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s