
©Fey Sonj
Elaborer une pratique documentaire avec les habitants, tel est l’objet du journal mensuel Fey Sonj, imaginé et construit pendant huit mois par les photographes Romain Philippon et Thierry Hoarau en collaboration avec la population de la Plaine des Palmistes, à la Réunion.
Loin des représentations touristiques, cette publication donnant la première place aux images s’est d’abord pensée comme un laboratoire relationnel.
Le résultat est passionnant, qui permet de découvrir un territoire dans sa diversité, sa complexité, sa beauté singulière.
Rien n’est imposé, Fey Sonj, initiative faisant partie d’un plus vaste projet intitulé « Traverse », est une œuvre ouverte.
Ses animateurs, Romain Philippon, Thierry Hoarau et Lucie Vidal, ont accepté de répondre à mes questions.

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J’ai découvert récemment avec bonheur, lors d’un voyage d’études sur les diversités identitaires dans l’océan Indien, Fey Sonj, le journal grand format que vous avez tenu pendant huit mois, en 2021, à raison d’un numéro par mois fabriqué au cœur de La Plaine des Palmistes, un village dans les Hauts de la Réunion. Comment est né ce projet ? Qu’en attendiez-vous ?
Romain Philippon : Nous rêvions depuis longtemps d’un projet en immersion, où nous aurions le temps. Le temps de rencontrer, de s’intégrer, de connaître, et de photographier. Nous rêvions aussi d’un support libre, dans lequel la photographie serait le vecteur principal, et non l’illustration des textes, comme c’est principalement le cas dans les journaux de ce format. Nous avons repensé aux grandes commandes photographiques qui avaient lieu il y a vingt ou trente ans, et qui ont produit les derniers grands travaux documentaires sur l’île. Nous avions aussi envie de nous réapproprier une imagerie qui semblait nous échapper, une vision de notre territoire qui ne soit ni artificielle, ni idyllique.

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Fey Sonj signifie en créole « Feuille Songe ». Pourquoi ce titre pour un projet a priori documentaire ? Faut-il comprendre que sur le territoire de la Réunion la prose du monde côtoie, au quotidien, la poésie ?
Thierry Hoarau : Fey Sonj est le nom du journal. Le projet de photographie documentaire s’appelle « Traverse », avec l’idée de traverser l’île par étapes, la première étant cette résidence à La plaine des Palmistes. On souhaitait s’intéresser à ce qu’on pourrait appeler ailleurs l’arrière-pays et qu’ici on nomme “les Hauts”.
Et Fey Sonj (Feuille songe), c’était le bon mot qui répondait à toutes les contraintes sachant que Alain Peters l’avait popularisé en partant d’une expression populaire qui décrit le fait que l’eau, et donc la rosée, ne prend pas sur la feuille de songe. Façon de dire que l’on n’est pas touché ou atteint par ce qui peut nous arriver de mal.
Comme partout ailleurs, la prose doit côtoyer une forme de poésie. Le propre de la poésie est qu’elle est discrète, sous-jacente, intime et à peine plus fréquente que les apparitions d’une Madone. Le fait de s’installer pour huit mois dans ce village pluvieux nous a permis d’être en situation de mieux l’appréhender. Et comme souvent, quand on s’installe pour un moment dans un lieu, on commence par faire les images les plus évidentes, celles qui sautent aux yeux, les plus visibles, on écume les premiers “clichés”, et puis, dans un second temps, naturellement, on va chercher d’autres choses non vues. On creuse des hypothèses visuelles, voire ce qui nous semblaient des impasses. On insiste sur la façon de mettre en vue un territoire qui “ne se donne pas”. On se retrouve vite à questionner finalement sa propre poésie et ce qu’elle nous fait voir du monde….

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S’il fallait définir l’âme de la Réunion, et en particulier celle de La Plaine des Palmistes, quels mots emploieriez-vous ? Comment définir l’identité palmiplainoise ? Y a-t-il des logiques communautaires ?
Romain Philippon : La Plaine des Palmistes est un village “des hauts” de La Réunion, situé sur la route des plaines, qui traverse l’île du nord au sud. C’est surtout une étape de passage, à la fois pour les Réunionnais et les touristes. On traverse la ville pour aller au Volcan, ou pour se rendre de l’autre côté de l’île en évitant les bouchons de la côte. Aujourd’hui, La Plaine des Palmistes a perdu son statut de village agricole de l’époque, et est aussi devenue une solution pour de nombreuses personnes pour se loger à moindre coût, et trouver un cadre de vie rural plus agréable que les villes côtières.
Comment avez-vous conçu votre atelier de La Plaine des Palmistes ? S’agissait-il de recréer une sorte d’agora ?
Romain Philippon : Nous souhaitions être présents physiquement au cœur du village, et rendre notre travail accessible et transparent. Ainsi, on a voulu recréer la boutique du photographe, qui pouvait exister auparavant dans de nombreux villages. Nous avions une stagiaire qui nous permettait une permanence lors de nos prises de vues sur le terrain, un labo de tirage afin d’être autonomes et rapides pour donner des tirages aux habitants. Enfin, chaque mois, à la sortie du journal, nous organisions un apéro informel où les habitants pouvaient découvrir notre travail en notre présence et nous faire leurs retours. Au fil du temps, notre atelier était devenu un lieu de passage habituel pour de nombreuses personnes.

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Ce journal papier, gratuit et distribué à la main dans des commerces et à la sortie des écoles, était destiné quasi exclusivement aux habitants du village. Pourquoi ces choix ?
Thierry Hoarau et Romain Philippon : Quand on a réfléchi à la façon dont allait se passer la résidence, il nous a semblé évident de retourner aux personnes les portraits que nous avions faits d’elles et de mettre en place un retour plus collectif qui pouvait aussi raconter ce que l’on vivait au fil des jours dans ce village. Il nous a semblé pertinent de rendre le journal exclusif et précieux, en le distribuant seulement dans le village. Les habitants ont beaucoup apprécié cette idée de privilège, et en même temps, nous leur donnions une forme d’assurance : les images restaient “entre nous”. Même si, bien évidemment, ce pacte était complètement absurde, les journaux étant accessibles à tous les gens de passage. Tout le monde était au courant de cela, mais l’idée est restée rassurante pour beaucoup d’habitants.

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Y a-t-il des endroits, des personnes ou des situations que vous n’avez pas désiré photographier, ou qui se refusaient à l’objectif ? Y aurait-il donc dans votre volonté de constituer « une mémoire photographique » ?
Thierry Hoarau : Oui, forcément, nous avons essuyé beaucoup de refus. Les personnes rencontrées ne comprennent pas toujours ce qu’on fait et pourquoi. Et puis la méfiance est de mise à une époque où l’image échappe vite à celui qui pose. Assez clairement, on a pris vite le contre-pied des codes des revues municipales en n’allant pas photographier les célébrités locales. On cherchait dans un espace différent, parallèle, jusqu’à aller vers les invisibles de la commune et, même parmi ceux-là, tous ne voulaient pas se laisser prendre en photo. Finalement, ceux qui ont collaboré, ont fait ce que ce journal est devenu au fil des mois. Il y a une partie de la population qui est restée invisible pour nous. C’est celle qui travaille sur la côte et rentre le soir.
Cette notion de mémoire photographique est quelque chose que l’on manipule avec précaution. Il y a sans doute deux moments. Le premier est celui de notre présence sur le village. C’est le moment où l’on produit, où l’on ramasse des images. À ce moment-là, ces images sont plutôt pour nous un matériau d’échange qui vient nourrir une relation. On est « dans le vivant », si j’ose dire. Cette idée de mémoire arrive quand on est confronté à la mort, quand il nous revient que la trajectoire de nos pérégrinations photographiques croise celle de la mort d’un des protagonistes. Ce qui nous est arrivé durant cette résidence. Alors on se repasse la bande des moments passés ensemble et ces images prennent une autre densité.
Vous alternez portraits d’habitants et paysages ruraux dans une chromie parfois presque fantastique. Comment avez-vous pensé le choix des couleurs dans votre journal ?
Thierry Hoarau : Nous avions imaginé le journal comme un laboratoire photographique, un espace de recherche personnel, où nous pourrions tester différentes écritures. Nous n’avions pas forcément imaginé que le public allait s’emparer du journal aussi rapidement et de manière aussi enthousiaste. Nous nous sommes donc donné une certaine liberté de traitement et, rapidement, la météo nous guidant certainement un peu, nous avons trouvé cette couleur et cette ambiance que nous avons essayé de conserver. Une manière peut-être de ne pas s’ancrer trop dans le réel, ou bien de conserver une distance avec l’imagerie journalistique à laquelle le public pouvait être habitué. Nous souhaitions aussi nous démarquer de la presse quotidienne, car le format journal pouvait s’y apparenter.

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De quoi vit-on lorsqu’on habite La Plaine des Palmistes (culture de goyaves, activités dans le domaine du thé, horticulture, gîtes touristiques…) ?
Thierry Hoarau : Oui, une partie de la population restée sur la Plaine possède du terrain et tire ses revenus d’une activité agricole d’élevage, très peu de maraîchage ou d’agroforesterie. Mais une partie dont nous n’avons pas les chiffres va travailler sur la côte et remonte chaque soir chez elle à La Plaine. C’est clairement une ville dortoir d’un peu moins de 10 000 personnes et qui voit sa population augmenter significativement aux vacances scolaires, puisqu’il existe encore un assez grand nombre de résidences secondaires.
Il semble pleuvoir beaucoup dans Fey Sonj. Est-ce un choix esthétique ? Les problématiques et inquiétudes écologiques sont-elles très présentes ?
Romain Philippon : Il pleut beaucoup à La Plaine des Palmistes ! Nous avons essuyé beaucoup de critiques dans ce sens, également à la sortie du premier numéro. Beaucoup d’habitants n’étaient pas forcément contents du portrait pluvieux qu’on tirait de leur territoire. Avec du recul, nous avons peut-être aussi forcé le trait maussade pour bien montrer que nous n’étions pas là pour réaliser une brochure touristique de La Plaine. La Réunion est souvent cantonnée à une production photographique touristique ensoleillée, et les gens finissent par s’y habituer et croire que c’est la seule voie possible pour raconter leur vie.
Quel est selon vous le cœur secret de l’ensemble de vos journaux ?
Lucie Vidal : Spontanément, nous pourrions répondre que le cœur secret de Fey Sonj c’est la double page “poster” au centre de chaque exemplaire. Une double page recto-verso pour offrir deux grands formats aux habitants. Celle-ci suggère que le journal est vivant, on peut en prendre deux pages, le découper, l’afficher, se l’approprier. Nous avons pu en voir les effets : les posters affichés bien sûr, mais aussi des ateliers entre dames pour découper des photos et les coller sur de grands supports pour décorer un local. Grâce à ce format de journal papier, nos photos étaient très accessibles et chaque Palmiplainois pouvait les posséder à sa façon. Le rapport des habitants avec les tirages photos lors des expositions/apéros ou lorsqu’on venait leur donner leurs photos était très différent.

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Fey Sonj repose-t-il sur une logique anthropologique de don/contre-don ?
Thierry Hoarau : Le projet « Traverse » est un moment d’expérimentation. En mars/avril 2021, quand nous sommes tous les deux au seuil de cette résidence, nous sommes aussi devant bien des inconnus.
La première, tout bêtement, est celle de s’engager à deux sur un tel projet pour une durée de huit mois. Mais aussi devant une façon différente de nos habitudes de produire de l’image. Il en va de sa nature et de sa qualité photographique. En somme, une page blanche. On y entre donc assez humblement et on ne théorise pas grand-chose. On fait.
D’abord avec nous-mêmes et l’immersion dans ce nouvel espace. Puis, avec des stratégies provisoires que l’on débauche pour approcher les habitants, apprivoiser le territoire et le paysage ; ensuite viendra le hasard des rencontres.
On est tous les deux vigilants sur la fragilité de tout, de la météo, de la lumière, de la prise de contacts et de l’intensité de la rencontre. Et c’est au bout de quelques mois que l’on voit se mettre en place quelque chose qui fonctionne en écho à ce que l’on fait et à ce que l’on donne. Les deux échelles de retour, individuelles et collectives, nous mettent dans une boucle de relation avec les habitants de La Plaine. Mais aussi les habitants eux-mêmes se voient avec une distance pas habituelle et c’est à la fin du projet, au mois de décembre, que l’on vient nous dire ce que ce journal et notre présence sur le village ont apporté. On nous parle alors de lien social.
Mais, même sur ce sujet, il nous faut rester modeste car nous n’avons pas vu et photographié tout le monde. Beaucoup d’habitants ont dû juste voir le journal au supermarché du coin ou à la boulangerie, sans plus.
Ce journal fait partie d’un projet plus large, vous l’avez évoqué, intitulé Traverse, poursuivi à ce jour avec Thierry Hoarau, et que vous essayez d’étendre au reste de l’île. Qu’en est-il ?
Romain Philippon : Nous sommes actuellement en résidence de création, sous l’égide de l’Iconothèque historique de l’Océan Indien, pour réfléchir à la suite du projet, et mettre en place un journal mensuel qui couvrirait l’ensemble de l’île. Nous devons réfléchir aux conséquences et aux problématiques liées à ce changement d’échelle. On essaye de trouver des protocoles de travail qui nous permettraient de conserver cette proximité dont on a bénéficié sur la première étape du projet, et aussi de continuer à développer cette écriture photographique.

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Quel bilan faites-vous de l’expérience de Fey Sonj ? Qu’avez-vous découvert ? Y a-t-il eu des déceptions ?
Romain Philippon et Thierry Hoarau : Le fait d’être en contact permanent avec les habitants, et donc avec les personnes que nous photographions a été un véritable marqueur dans notre manière d’aborder les choses. Auparavant, nous avions l’habitude de produire, puis de diffuser ailleurs, et plus tard nos images. Lors de ce projet, nous étions dans l’instantanéité, et nous nous adressions directement aux personnes photographiées, et non à un public averti et habitué aux projets culturels. Les retours critiques nous ont ainsi paru plus honnêtes, plus bruts, plus enrichissants, à la fois humainement et artistiquement. Nous avons aussi découvert que le public avait un réel intérêt pour la photographie documentaire, et qu’il n’avait peut-être plus l’occasion d’en prendre conscience, les projets photographiques étant souvent confidentiels, ou inaccessibles. En fin de résidence, certains habitants ont même lancé une pétition dans le village pour qu’on garde l’atelier ouvert !
La forme même de ce journal mensuel a déterminé la production d’images.
Tous les mois, les compteurs étaient “remis à zéro” et nous devions à nouveau partir faire de nouvelles images pour de nouvelles histoires afin de remplir 32 nouvelles pages. Nous n’avons pas pu creuser de sillons dans les relations, mais étions de façon cyclique devant une page blanche.
A l’exploration physique du territoire de la commune, s’ajoute une autre, plus intime, qui serait une exploration visuelle constante sur la forme et le moment pour ne pas refaire ce qui avait été déjà fait et montré dans le journal. Nous avons été aussi dans un laboratoire.
De même qu’au fil des images, sans parler de style, nous avons, il me semble, trouvé une façon de raconter, une distance, un protocole pour aborder construire une photographie documentaire autour de l’objet social du vernaculaire. On rend visible dans tous les sens du terme. On donne à voir, on suggère ce qui passerait dans le flux de l’ordinaire, ce que la routine rend transparent.
Propos recueillis par Fabien Ribery

Fey Sonj, journal mensuel de La Plaine des Palmistes (La Réunion), par Romain Philippon et Thierry Hoarau (photographies et textes), direction artistique Jérôme Dupire, directrice de publication Lucie Vidal, 2021 – 2000 exemplaires
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