Mayotte, en déséquilibre, par Franck Tomps, photographe

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Réserve forestière des crêtes du nord, relique de forêt primaire et refuge des chauves- souris roussettes et des lémuriens bruns ©Franck Tomps

« Le drame actuel de Mayotte pourrait tenir dans ce seul mot de déséquilibre. On a constamment l’impression que l’île est au bord du précipice et que le magma pourrait jaillir au gré d’une nouvelle secousse. » (Franck Tomps)

Trévani, Passant ©Franck Tomps

On raconte n’importe quoi sur Mayotte.

Le président de la République française annonce une révision constitutionnelle destinée à supprimer le droit du sol à Mayotte, île trop attractive selon l’exécutif pour les déshérités cherchant à s’y rendre – venus essentiellement des Comores très proches.

Cavani. Début 2000 apparaissent les premières scènes de « décasage » : les maisons des étrangers sont brulées par les habitants du village d’Hamouro. En 2016, des collectifs citoyens réitèrent ces folles pratiques ©Franck Tomps

Cavani,
In the early 2000s, the first instances of « forced eviction » scenes emerged: the houses of foreigners were burned by the residents of the village of Hamouro. In 2016, citizen collectives repeated these reckless practices.

En ce département français (le 101e depuis 2009) où les colères se manifestent de toutes parts (crises démographique, économique, écologique, sécuritaire), on fait croire que la désastreuse situation postcoloniale qui y perdure, malgré le fait que le niveau de vie y est supérieur aux îles voisines (Grande Comore, Anjouan, Mohéli), est le fait des étrangers bénéficiant de droits indus (scolarisation, droits aux soins).

Mramadoudou, En cours d’expulsion, les enfants du village de fortune jouent dans ce qu’il reste de leur maison dans l’attente de trouver un nouveau lieu de vie ©Franck Tomps

« Mayotte n’est pas pauvre, elle est très pauvre. En 2017, le revenu médian était de 262euros contre 1735euros en métropole et 920euros en Guyane, pourtant longtemps considéré comme le département le plus pauvre de France. Innombrables sont les rapports pointant du doigt les insuffisances de moyens déployés à Mayotte. Les premières victimes en sont malheureusement les enfants qui constituent la population majoritaire et la plus vulnérable. »

Dzoumogné, Retenue coilinaire. C’est le plus grand réservoir d’eau de l’île. Il assure la continuité en approvisionnent en dehors de la saison des pluies. Avec le changement climatique et le décalage de l’arrivée des pluies, cette réserve ne suffit plus. 2023 enregistre la première crise de l’eau d’une telle ampleur sur l’île ©Franck Tomps

Pourquoi migre-t-on ? Non d’abord pour devenir français – il ne suffit d’ailleurs pas de naître en France pour obtenir le sésame de la nationalité, le droit du sol étant conditionné à la présence attestée, régulière, d’un parent vivant sur le sol de France -, mais pour survivre.

Mtsamboro, Homme scrutant la mer en direction d’Anjouan d’où arrivent les kwassa-kwassa ©Franck Tomps

Projet lauréat de la Grande commande photographique initiée par le ministère de la Culture pour sa partie environnementale, Répliques, de Franck Tomps, déplace quelque peu le débat, en montrant, dans un esprit de partage et de compréhension des réalités, la beauté et la pluralité d’une île métisse (musulmane et de culture africaine) possédant un lagon à double barrière de corail exceptionnel.

Appartenant à la France depuis 1841, ce territoire volcanique perdu dans l’Océan Indien, entre Madagascar et le Mozambique, où l’on parle trois langues (français, shimaoré, shibuchi), semble frappé d’amnésie quant à son passé. 

Cherchant à nous dessiller, Répliques est passionnant.

Mamoudzou, Brochetti dans la quartier de « Gaza ». Ces restaurants, bon marchés accueillent pour quelqques sous, les familles friandes d’ailes de poulets et autres brochettes de viandes ©Franck Tomps

Il faut regarder les images, belles, puissantes, précises, en lisant les légendes en fin d’ouvrage.

Relique de forêts primaires et bidonvilles.

Villas luxueuses, mosquées, spécificités culturelles, reconduites à la frontière.   

Voiture abandonnée, trafic routier saturé, plages.

Abattoir de plein air (poulets, zébus), centre d’hébergement d’urgence, marchés.

Recul de la forêt, masque de beauté, fabrication clandestine de charbon.

Vanillier, climat tropical, climat insurrectionnel.

Vahibé, A la tombée de la nuit, dans ce village de fortune, les habitants s’affairent. Ces villages très pauvres sont très présents à Mayotte, accueillent une très forte densité de population. Les maisons qui les composent sont appelées « bangas ». Elle sont faites de tôles et de bois ©Franck Tomps

Légion étrangère, commissariat, rixe entre bandes rivales.

Mangrove, grande chauve-souris, maki brun.

Football, combats de boxe, street dance.

Beauté des poissons, beauté des paysages, pollutions.

Répliques fait le portrait d’une île aux forts contrastes, entre droit coutumier et lois de la République, désastre écologique et magnificence des paysages, guerre larvée et fermeté des représentants de l’ordre.

Franck Tomps expose une complexité, qui ne décourage pas, mais invite à mieux comprendre les particularités d’une île très méconnue.

Franck Tomps, Répliques, Mayotte en République, direction et coordination éditoriales Anne Zweibaul et Eric Cez, conception graphique Arthur Calame, Editions Loco, 2023, 160 pages

http://www.atelierdujour.fr/

« À bout de souffle » © Jean-Michel André / Grande commande photojournalisme

Le travail de Franck Tomps est montré dans le cadre de l’exposition collective La France sous leurs yeux, à la BnF, site François Mitterrand (Paris), du 19 mars au 23 juin 2024

https://www.bnf.fr/fr/agenda/la-france-sous-leurs-yeux

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