
« Le drame actuel de Mayotte pourrait tenir dans ce seul mot de déséquilibre. On a constamment l’impression que l’île est au bord du précipice et que le magma pourrait jaillir au gré d’une nouvelle secousse. » (Franck Tomps)

On raconte n’importe quoi sur Mayotte.
Le président de la République française annonce une révision constitutionnelle destinée à supprimer le droit du sol à Mayotte, île trop attractive selon l’exécutif pour les déshérités cherchant à s’y rendre – venus essentiellement des Comores très proches.

–
Cavani,
In the early 2000s, the first instances of « forced eviction » scenes emerged: the houses of foreigners were burned by the residents of the village of Hamouro. In 2016, citizen collectives repeated these reckless practices.
En ce département français (le 101e depuis 2009) où les colères se manifestent de toutes parts (crises démographique, économique, écologique, sécuritaire), on fait croire que la désastreuse situation postcoloniale qui y perdure, malgré le fait que le niveau de vie y est supérieur aux îles voisines (Grande Comore, Anjouan, Mohéli), est le fait des étrangers bénéficiant de droits indus (scolarisation, droits aux soins).

« Mayotte n’est pas pauvre, elle est très pauvre. En 2017, le revenu médian était de 262euros contre 1735euros en métropole et 920euros en Guyane, pourtant longtemps considéré comme le département le plus pauvre de France. Innombrables sont les rapports pointant du doigt les insuffisances de moyens déployés à Mayotte. Les premières victimes en sont malheureusement les enfants qui constituent la population majoritaire et la plus vulnérable. »

Pourquoi migre-t-on ? Non d’abord pour devenir français – il ne suffit d’ailleurs pas de naître en France pour obtenir le sésame de la nationalité, le droit du sol étant conditionné à la présence attestée, régulière, d’un parent vivant sur le sol de France -, mais pour survivre.

Projet lauréat de la Grande commande photographique initiée par le ministère de la Culture pour sa partie environnementale, Répliques, de Franck Tomps, déplace quelque peu le débat, en montrant, dans un esprit de partage et de compréhension des réalités, la beauté et la pluralité d’une île métisse (musulmane et de culture africaine) possédant un lagon à double barrière de corail exceptionnel.
Appartenant à la France depuis 1841, ce territoire volcanique perdu dans l’Océan Indien, entre Madagascar et le Mozambique, où l’on parle trois langues (français, shimaoré, shibuchi), semble frappé d’amnésie quant à son passé.
Cherchant à nous dessiller, Répliques est passionnant.

Il faut regarder les images, belles, puissantes, précises, en lisant les légendes en fin d’ouvrage.
Relique de forêts primaires et bidonvilles.
Villas luxueuses, mosquées, spécificités culturelles, reconduites à la frontière.
Voiture abandonnée, trafic routier saturé, plages.
Abattoir de plein air (poulets, zébus), centre d’hébergement d’urgence, marchés.
Recul de la forêt, masque de beauté, fabrication clandestine de charbon.
Vanillier, climat tropical, climat insurrectionnel.

Légion étrangère, commissariat, rixe entre bandes rivales.
Mangrove, grande chauve-souris, maki brun.
Football, combats de boxe, street dance.
Beauté des poissons, beauté des paysages, pollutions.
Répliques fait le portrait d’une île aux forts contrastes, entre droit coutumier et lois de la République, désastre écologique et magnificence des paysages, guerre larvée et fermeté des représentants de l’ordre.
Franck Tomps expose une complexité, qui ne décourage pas, mais invite à mieux comprendre les particularités d’une île très méconnue.

Franck Tomps, Répliques, Mayotte en République, direction et coordination éditoriales Anne Zweibaul et Eric Cez, conception graphique Arthur Calame, Editions Loco, 2023, 160 pages

« À bout de souffle » © Jean-Michel André / Grande commande photojournalisme
Le travail de Franck Tomps est montré dans le cadre de l’exposition collective La France sous leurs yeux, à la BnF, site François Mitterrand (Paris), du 19 mars au 23 juin 2024