Au pays de l’aberration, par Roberto Giangrande, photographe

©Roberto Giangrande

« L’histoire de l’incompiuto commence à la fin des années 1950 avec l’hôpital de San Barolomeo in Galdo, construit en 1958 et jamais inauguré, considéré comme le plus ancien ouvrage inachevé d’Italie. » (Roberto Giangrande)

Des bâtiments inachevés ne pouvant pas construire de souvenirs.

Ce ne sont pas même des ruines, porteuses de mémoires, mais à peu près rien, si ce n’est une défiguration du paysage, un témoignage de l’incurie et de l’absurde humains.

©Roberto Giangrande

Dans toute l’Italie, comme dans maints endroits du monde où l’argent roi et l’orgueil ont tourné au fiasco, on peut voir des édifices arrêtés, squelettes pitoyables dont on se demande bien ce qu’ils deviendront.

Avec Incompiuto, Roberto Giangrande a conçu un livre très beau, de couleurs pâles, peau du temps abordé dans sa dimension sableuse, rendant compte d’une cinquantaine de ces formes de ciment souvent monstrueuses encombrant le paysage.

Le vide des bâtiments sans fenêtre ou aux architectures suspendues n’est pas ici structurant, mais simplement désolant, comme une maladie trouant la peau, la jaunissant, la rongeant, aspirant toute vie.

©Roberto Giangrande

Les raisons ? Des malfaçons, des coûts mal calculés, des financements qui ne viennent plus, la prédation des diverses mafias gangrénant le pays, des lourdeurs administratives, des virages politiques, des incompétences.

La lumière est blanche, laissant sourdre l’ennui et la fatigue des hommes, faisant des espaces familiers des territoires colonisés par des extraterrestres.

Toute présence humaine est évacuée des photographies de l’Italien, c’est l’effet d’une bombe à neutrons mentale jetée sur la Péninsule.

©Roberto Giangrande

Se présentant sous couverture kraft épaisse et jaquette simulant un filet orange en papier cartonné, Incompiuto est un très bel objet éditorial, sorte de mémorial précaire pour des équipements publics ou privés n’ayant jamais vu le jour.

« Des œuvres souvent ambitieuses et pharaoniques (comme le stade de natation de Rome ou les structures construites pour le G8 a La Maddalena), conçues par des architectes de renommée internationale, précise en préface le photographe. Des chantiers interminables, dont certains verront peut-être le jour avec d’énormes retards, lorsque le projet initial sera devenu obsolète, inadapté aux besoins d’un pays qui a changé. Ces œuvres dessinent sur la carte de l’Italie les contours d’un pays invisible. »

Il y a aussi l’hôpital fantôme de Carmine, l’autoroute piémontaise stoppée net, et tant d’autres.

©Roberto Giangrande

La nature est blessée, il y a un sentiment d’abandon et de gâchis, qui est souvent aussi celui des vies des citoyens si peu considérés dans les quartiers populaires où trônent parfois ces architectures inutiles.

Incompiuto documente la transformation de l’Italie en no man’s land.

Bien sûr, ce n’est pas le tout de ce pays génial, si civilisé et joyeux, mais c’est désastreux.

Rage, indignation, insurrection de la conscience.

L’Italie pour Roberto Ferrucci qui signe la postface ? « Le pays le plus contradictoire au monde, le nôtre. »  

Roberto Giangrande, Incompiuto, postface (Italien/français) Roberto Ferrucci, graphisme Stefano Pallavisini, direction éditoriale Eric Le Brun et Laurène Becquart, éditions Light Motiv /emuse, 2024, 128 pages – 500 exemplaires (pour la France) et 500 exemplaires (pour l’Italie)

https://editionslightmotiv.com/

©Roberto Giangrande

https://editionslightmotiv.com/produit/produit-incompiuto/

Laisser un commentaire