
©Kjetil Karlsen
La maison d’édition indépendante norvégienne Skeleton Key Press possède une spécificité, rare en Europe : elle accueille les fantômes.
S’il fallait désigner un lieu où la photographie spirite se perpétue, ce serait là, à Oslo, chez Russell Joslin, présence droite mais flottante entre les livres dont il est le designer, de Katia Berestova, Maura Sullivan et Isa Marcelli – tous chroniqués dans L’Intervalle.
On trouve en son catalogue des figures transfigurées, des doubles de grâce, des traversées du miroir.

©Kjetil Karlsen
Aux marges du fantastique, mais sans effroi, Kjetil Karlsen a conçu Watching the Silence, livre fondamentalement schubertien (une manière de Winterreise), mais également à la tonalité proche des disques produits par la maison allemande ECM records – comment ne pas penser à l’Estonien Arvo Pärt ?
Nous sommes dans le nord de la Norvège, il fait froid, l’univers glacé paraît celui d’un conte.
Un caprin nous accueille, superbe de blancheur dans la grisaille du temps.
Kjetil Karlsen a pensé son premier livre en six parties, autant de chapitres imaginés comme un approfondissement de la sensation de dépouillement.

©Kjetil Karlsen
Il faut se quitter, envoyer dinguer le vieux moi, et dépasser les sériles antinomies.
On peut trouver qui l’on est en se débarrassant des atours d’une personnalité construite socialement, et se jeter dans le paysage comme dans un monde premier, essentiel, matriciel.
Watching the Silence donne le sentiment de pénétrer dans un espace se confondant avec les mystères de l’inconscient libéré.
On s’y accouple doucement avec les élémentaux, des créatures de forme humaine traversent les pages, le surnaturel est naturel.

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La solitude n’est pas l’envers de la lumière, ni la joie celui de la mort, mais une même substance brassée, cristallisée en chemins de neige et pierres étranges.
Les images sont généralement de format carré, le noir et blanc semble sur la page une succession de voiles.
Les personnages sont minuscules face à la roche géante, ou isolés, il faut marcher, ou tomber et ne plus se relever.
Le romantique Caspar David Friedrich est rappelé, à travers lui Rilke et le sublime comme commencement de la terreur.

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En ces lieux de danger, où le gel guette, où les doigts se paralysent, il faut tenir son axe, colonne vertébrale vibrante, et ne pas craindre de croiser des gnomes.
Vous le savez bien, il est écrit dans les tablettes mythiques de Skeloss – lien entre le terrestre et le céleste – que seul un Gnome des Forets du Nord unijambiste dansant à la pleine lune au milieu des douze statuettes de Gladeulfeurha enroulées dans du jambon ouvrira la porte de Zaral Bak et permettra l’accomplissement de la prophétie…
Ici, les phénomènes énergétiques d’ordre initiatiques sont légion.
On se déshabille, on entre dans un lac, et l’on devient un loup courant dans la forêt.
Les jours de tempête sont des jours de colère, Dies Irae.

©Kjetil Karlsen
Des enfants regardent des adultes nus étendus sur la mousse, près des arbres-cerfs se mettant à bouger.
Watching the Silence danse avec des fantômes, dessinés à l’objectif par un photographe croyant véritablement à la puissance du médium.

Kjetil Karlsen, Watching the Silence, foreword by Arno Rafael Minkkinen, edited ans designed by Russell Joslin, Skeleton Key Press (Norvège), 2024 – 500 exemplaires
