
Recherches de Louis Darget
« Les fantômes nous menacent d’autant plus qu’ils ne viennent pas du passé. » (Gilles Deleuze, L’Image-mouvement. Cinéma 1, 1983)
Composé de deux essais consacrés à la photographie spirite (sens large), Comme si la nuit avait dévoré le Monde est un petit ouvrage formidable à passer sous le manteau des rêves.
Il faut le transmettre sans tarder aux amateurs d’hypnagogie, d’ésotérisme, d’occultisme, manquant quelquefois de travaux sérieux à propos de la dimension magico-scientifiques de la photographie.
Publié par l’association *éditionsMagicité., cet ouvrage très bien édité – beaux choix de typographie, de mise en page et d’iconographie -, fait le point sur les abondantes recherches ayant eu lieu dès l’invention de la photographe afin de permettre au médium de percevoir l’invisible.
Quand Novalis rencontre Victor Hugo et Walter Benjamin sur une table de dissection où l’ancien militaire Louis Darget (1847-1923) et le médecin Hippolyte Baraduc (1850-1909) ont laissé leurs outils de révélation de ce qu’ils appellent les « psychicônes » (images lumineuses et vivantes de la pensée), cela donne Comme si la nuit avait dévoré le Monde, petite histoire de la Photographie des Rêves.
Peut-on attraper des rêves avec un instrument optique ? Le progrès technique nous permettra-t-il d’enregistrer des phénomènes surnaturels ? Peut-on confondre aura et âme ? s’interroge en préface la psychanalyste Laurie Laufer.
La révolution photographique, les avancées de Freud sur l’importance des rêves et la découverte des rayons X par Wilhem Conrad Röntgen en 1895 concourent à approfondir à la fois la connaissance des arcanes de l’esprit et les mystères d’un corps devenant de moins en moins opaque.
Parvenir à saisir les émanations fluidiques du corps et la présence des fantômes, telles sont les ambitions des chercheurs persuadés de contribuer à la naissance d’une ère nouvelle.
On évoque des « vibrations sympathiques », des « paysages de l’âme », une « photographie transcendantale », une « oniroscopie », une « photographie psychique », une production « idéoplastique », une « idéographie fluidique », des « vibrations zoéthériques », des « rayons vitaux », une « atmosphère vibratoire », des « cristallisations de pensées ».
L’invention d’un « psyschoscope » est proche, d’ailleurs l’appareil est déjà là, c’est le « radiographe portatif » de Darget et Baraduc.
Oui, il devient possible d’enregistrer le « fluide magnétique » émanant d’un corps, et même « le frisson cosmique » : non, ce n’est pas de la superstition, c’est de la science.
Le supranormal perd de sa superbe, au profit d’une réalité plus complexe, des images sont produites, qu’il faut interpréter, les explorateurs de l’invisible participant au réenchantement d’un monde aplati et défiguré par l’ogre industriel de considérable croissance.
Le 25 juin 1896 – une plaque radiographique en atteste, conservée à l’Académie des sciences -, Darget parvient à découvrir qu’un aigle veille sur le sommeil de son épouse.
Baraduc quant à lui entreprend de photographier des mourants pour capturer leur âme sur la plaque sensible – des substances faisant penser à des « boules mentales » apparaissent.
Mais, attention, photographier la nuit de l’être peut être dangereux.
Nadar rapporte ainsi dans son livre Quand j’étais photographe une passionnante Théorie des Spectres de Balzac : « Aux yeux du célèbre écrivain, nous apprennent Philippe Baudouin et Jean-Baptiste Carobolante, le corps humain se définissait comme une enveloppe composée de couches successives, « superposées à l’infini, foliacées en pellicules infinitésimales ». Et Balzac d’évoquer le danger que courrait tout corps exposé à l’appareil, de perdre, à chaque prise de vue, l’un « de ses spectres », c’est-à-dire une part de son essence constitutive ». Ainsi, l’acte photographique suivrait inexorablement une logique du dépouillement. Il serait cette « vampirisation » de l’être, autorisée par la technique, contre laquelle il conviendrait alors de se prémunir. »
L’acte photographie est donc, selon cette théorie, lié à Thanatos, à la prédation (thèse de Susan Sontag), à l’épuisement des forces.
« Mais qu’on ne s’y trompe pas, poursuivent les essayistes : le passage de l’invisible au visible que Baraduc et Darget disaient avoir accompli à l’aide de la photographie réclame en retour une réponse de notre part. En effet, derrière leur aspect troublant, parfois monstrueux, les spectres qui peuplent de telles images nous somment d’agir. L’effroyable, disait Rainer Maria Rilke, est « ce qui, privé de secours », veut que nous le secourions ». A leur manière, les photographies de l’âme humaine nous somment d’affronter l’inconnu, aussi troublant soit-il. »

L’âme humaine, par le docteur Hippolyte Baraduc
Dans son Atlas Mnémosyne, Aby Warburg n’a-t-il pas fait à sa façon une théorie des spectres (des images revenantes) ?
Les machines qui peuplent notre vie, si froides, si intrusives, n’ont-elles pas la chaleur de véritables êtres autonomes ?
Ne faisons-nous que projeter ce qui anime notre inconscient sur les objets techniques, ou ne sont-ce pas eux qui nous fantasment ?
Que reste-t-il de parcelles divines dans une photographie ou dans une icône ?
Nous avons peur de mourir, nous photographions, nous nous rassurons, cherchant la preuve que nous sommes éternels.

Philippe Baudouin et Jean-Baptiste Carobolante, Comme si la nuit avait dévoré le Monde, petite histoire de la Photographie des Rêves, préface Laurie Laufer, direction éditoriale Florian Ronget, maquette et mise en page Fabien Goutelle, *éditionsMagicité., 2024, 120 pages


https://lintervalle.blog/2016/12/14/les-territoires-de-la-hantise-par-le-gendarme-emile-tizane/
