Les squelettes dansent, par Vincent Wackenheim, écrivain

Le Colporteur, 1530, Hans Holbein

« Tant en occis et dévora / Que tous les jours, à grands monceaux, / Trouvaict-on dames, jouvenceaux, / Jueunes, viez et de toutes guises, / Gisans morts parmy les esglizes » (Guillaume de Machaut)

On trouve à Clusone, dans le nord de Bergame, sous un préau, à l’air libre, près de l’église principale située en hauteur de la ville, la fresque d’une danse macabre somptueuse.

Les enfants jouent au foot à quelques pas, les habitants la regardent du coin de l’œil comme on fréquente un paysage familier, s’assurant que tout est encore à sa place.

Tout va bien, la mort est là, il faut la respecter.

Que l’on soit riche ou puissant, que l’on porte tel ou tel costume, que l’on geigne ou que l’on sourie tristement, la Camarde viendra nous chercher tôt ou tard.

Dans son De natura rerum, Lucrèce nous rassure, nous ne sommes que les étapes, plus ou moins joyeuses, d’un processus sans fin : « Rien donc ne se perd tout à fait de ce qui semblait périr, puisque d’un être fini la nature reforme un être qui commence, et que ce n’est que par la mort des uns qu’elle procure la vie aux autres. »

La mort danse, non pas pour nous effrayer, mais pour que la vie se perpétue, autrement.

Dans un livre monumental de 944 pages et plus de 3kgs, rassemblant 1000 illustrations commentées, l’écrivain Vincent Wackenheim, ami de Jean Grenier et de Claude Vigée, a pensé selon treize thématiques, dans un empan chronologique allant de 1785 à 1966, la variété des danses macabres : naufrage, déraillement de train, accidents divers…

On peut mourir de tellement de façons, n’est-ce pas merveilleux ?

Par la piqûre d’un animal venimeux, par le baiser sanglant d’un amant, en tombant d’un trapèze, dans une situation de guerre ou d’attentat, par maladie, lors d’un duel, dans une manifestation, par suicide, de faim, par naufrage, par décapitation, par épidémie…

La mort rit, ou s’en fiche, c’est une mécanique.

Elle prend la forme que lui donne l’époque où elle agit, dérivant, pour sa forme graphique, à partir d’une codification héritée notamment des gravures de Holbein (1538), mais aussi, antérieurement, des fresques que l’on trouve au cimetière des Saints-Innocents à Paris (1424) ou Bâle (1440).

Un squelette se présente, c’est elle, c’est nous, c’est ceux que nous aimons.

Edward Hulln 1827 

Les puissants tremblent, c’est bien le moins.

Les graveurs gravent gravement, les techniques d’impression se perfectionnent, la représentation de la mort se répand.  

Son apothéose est à chaque instant, mais la Première Guerre mondiale est un tournant : nous mourons peut-être encore plus seuls qu’avant, dans l’absurde et l’angoisse d’une vie ayant perdu tout sens, loin de nos proches, dans un cri de solitude résonnant encore jusqu’à aujourd’hui (lire Expérience et pauvreté, de Walter Benjamin).

La mort dans tous ses états est un livre lourd – rien de plus complet sur le sujet – qu’il faut laisser ouvert à telle ou telle page, en fonction du hasard ou de l’inspiration, comme un memento mori pour soi, pour les autres, pour les invités du jour.

Notre société invisibilise la mort, lui offrant ainsi un pouvoir accru.

Non, laissons-la nous flairer, flairons-la, apprivoisons-la, sans la favoriser.

En Allemand, la Mort est de sexe masculin (der Tod), alors qu’elle est féminine en français, réinventons-la en squelette transgenre.  

A partir du XIVe siècle, l’Europe s’est couverte de danses macabres, la peste noire (1348-1352) ayant ramené chacun à son peu de réalité –Jean Louis Schefer critique cette association, trop automatique selon lui.

La beauté et la richesse des représentations lèvent l’admiration, ainsi ce squelette gravé par Johann Rudolf Schellenberg s’apprêtant à jeter un filet sur des amants enlacés, à la fois pour les protéger des regards indiscrets, mais surtout pour les envoyer ad patres.

Vous lisez, elle ouvre la porte.

Vous vous tirez une balle dans le front, elle est dans votre dos.

Vous faites la leçon aux enfants, elle apparaît.

Elle vous donne une lettre, vous tient par l’épaule, donne la cuillère à votre nourrisson.

Vous essayez de la percer avec la pointe de votre épée, elle se marre.

Vous vous penchez, elle appuie sur votre tête.

Un équilibriste va chuter, un forgeron explose, un pendu se balance.

Egalitaire, la voilà qui réconcilie les ennemis.  

Walter Draesner, 1922

Accompagné pour chaque artiste mentionné de textes précis, l’ouvrage de Vincent Wackenheim impressionne : combien de vies a-t-il fallu pour penser et réunir tout cela ?

Le médecin est notre bourreau, et la mort elle-même semble quelquefois fatiguée : tant de travail !

La mort boxe chez l’Anglais caustique Thomas Rowlandson, et fait basculer une carriole.

Elle tient la lanterne des galants, et fait le pitre.

Il ne faut pas aller trop vite, tout ici est découverte.

Connaissez-vous les géniaux Benedictus Antonio Van Assen (1767-1817), Richard Dagley (1764-1841), Edward Hull (?-?), Alfred Rethel (1816-1859), Franz von Seitz (1817-1883), Alexandre Désiré Collette (1814-1876), Carl Merkel (1817-1897), et tant d’autres ?

Il y a dans tout cela de l’effroi, de l’ironie, du grotesque, de la dérision, de la violence, du rire franc, du farcesque, du carnavalesque, du glas glaçant et déglacé.

Coups de pelle, lance, corbeille en osier sur la tête faisant office de chapeau.

Poignet attrapé, roue de carrosse décelée, main osseuse sur la tête.

Echelle sur le dos, bonnet de nuit, petits plats bien mijotés à la sauce amère.

Jeux de cartes, tricherie, plateau de la balance.

Vincent Wackenheim cite Bichat : « La vie, c’est l’ensemble des phénomènes qui luttent contre la mort. »

Nous ne voyons rien, la mort est là, bien plus fidèle qu’un chien, Camille Saint-Saëns compose sa Danse macabre (1875), le succès est immédiat.

M’accorderez-vous cette valse, Madame ?

Vincent Wackenheim, La mort dans tous ses états. Modernité et esthétique des Danses macabres, 1785-1966, conception graphique Juliette Roussel, L’Atelier contemporain, 2025, 944 pages

https://www.editionslateliercontemporain.net/collections/histoire-de-l-art/article/la-mort-dans-tous-ses-etats-modernite-et-esthetique-des-danses-macabres-1785

https://www.leslibraires.fr/livre/25240647-la-mort-dans-tous-ses-etats-modernite-et-esthetique-des-danses-macabres-1785-1966-vincent-wackenheim-l-atelier-contemporain?=lintervalle

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