
Blitz – bataille d’Angleterre
« Réfléchissons à ce que nous pouvons faire pour construire le seul refuge efficace contre les raids aériens, alors que retentissent les coups de canon sur la colline et que les projecteurs sondent les nuages, et que, de temps à autre, à quelques mètres, une bombe tombe. »
Telle une Lysistrata moderne refusant que la guerre ne soit que l’affaire des hommes, Virginia Woolf propose dans un très beau texte intitulé Pensées sur la paix pendant un raid aérien d’éduquer différemment les garçons, en remplaçant la culture du fusil par celle des choses de l’esprit et de la sensibilité.
« Là-haut, dans le ciel, de jeunes Anglais se battent contre de jeunes Allemands. Ceux qui défendent le pays sont des hommes, ceux qui l’attaquent sont des hommes. La femme anglaise n’est pas munie d’armes pour se battre contre l’ennemi ou pour se défendre. Cette nuit, elle reste désarmée. Pourtant, si elle considère que le combat qui se déroule dans le ciel est un combat livré par les Anglais pour défendre la liberté, et par les Allemands pour détruire la liberté, elle doit se battre, de toutes ses forces, au côté des Anglais. Comment peut-elle se battre sans armes pour la liberté ? En produisant des armes, des vêtements ou de la nourriture. Mais il existe une autre manière de se battre sans armes pour la liberté ; nous pouvons nous battre par la pensée ; nous pouvons produire des idées qui pourront aider les jeunes Anglais qui se battent dans le ciel à vaincre l’ennemi. »
Les répétitions sont entêtantes, enivrantes, elles disent la ritournelle démente de la guerre quand il faut que la pensée explose pour imposer des contre-feux.
Il faut, dit encore avec force la femme de lettres anglaise, compenser chez le garçon le désir de médaille par la joie d’entrer pleinement dans des actes de création lui permettant de briser les barreaux de la prison mentale dans laquelle il ne cesse de se cogner.
Ouvrant le recueil Pensées sur la guerre, comprenant en outre des pages de son journal (13 mai – 2 octobre 1940) et une lettre adressée à sa sœur Vanessa Bell datée du 1er octobre 1938, cet écrit paru une première fois en août 1940 témoigne de la nécessité de questionner les raisons de la guerre, alors que Londres est bombardé.e.
« C’est une étrange expérience, confie la romancière de Bloomsbury, que celle d’être allongée dans le noir et d’écouter le bourdonnement d’un frelon dont la piqûre peut à tout moment entraîner notre mort. C’est un son qui ne permet pas de penser à la paix avec détachement et cohérence. Pourtant c’est un son qui devrait nous inciter – bien plus que les prières et les hymnes – à penser à la paix. »
Pour Virginia Woolf, Hitler n’est pas qu’un ennemi extérieur, c’est aussi le symbole de notre propre agressivité, de nos dérèglements intimes, de nos ambitions démesurées, de notre soif inextinguible de pouvoir.
L’écrivaine construit la notion d’hitlérisme inconscient pour dénoncer le désir en chacun de dominer et d’asservir l’autre.
La critique de son propre genre est sévère : « Nous voyons des vitrines lumineuses ; et des femmes qui les contemplent ; des femmes fardées, des femmes apprêtées, des femmes aux lèvres et aux ongles rouges. Ce sont des esclaves qui essaient de faire des autres leurs esclaves. Si nous pouvions nous libérer de l’esclavage, nous libérerions les hommes de la tyrannie. Les Hitler sont engendrés par des esclaves. »
Le travail premier est donc intérieur.
Les pages du journal rendent compte des difficultés à vivre sous les bombes, et de continuer à réfléchir droit quand les angoisses sont si intenses.
On annonce une invasion imminente, le temps presse, Churchill semble impeccable.
Samedi 31 août 1940 : « Aujourd’hui, nous sommes en guerre. L’Angleterre a été attaquée. J’ai éprouvé ce sentiment pour la première fois hier ; un sentiment de tension, de détresse et d’horreur. »
Alertes, explosions, chutes de verre, sirènes des ambulances.
Tout se précipite, tout s’arrête, tout reprend avec stupeur.
Sentiment d’être abandonnés, alors que la France a signé l’armistice le 22 juin 1940, mais la solidarité précieuse du peuple anglais rassure.
Lettre à sa sœur le 1er octobre 1938 : « Il pleuvait des cordes, c’était une pluie torrentielle ; les rues étaient bondées ; des hommes clouaient des planches aux fenêtres des magasins ; des sacs de sable étaient empilés : et il régnait un sentiment général de fuite et d’agitation. »
En préface, l’excellente traductrice et auteure Justine Rabat précise, rappelant le fameux texte de Sigmund Freud et d’Albert Einstein publié en 1933, Pourquoi la guerre ? : « Seul un renoncement aux pulsions de destruction, à la jouissance procurée par la violence, pourra apporter un changement. »
Certes.
Une violence à éradiquer en soi, ou à déplacer dans des situations sans gravité.
L’effort de civilisation cache souvent beaucoup de barbarie.

Virginia Woolf, Pensées sur la guerre, traduit de l’anglais, préfacé et annoté par Justine Rabat, Editions de la variation, 2025, 96 pages
https://www.editionsdelavariation.com/pensees-sur-la-guerre-virginia-woolf
