Deux sœurs, ici-bas, jusque dans l’au-delà, par Debsuddha, photographe

©Debsuddha

Prix du Livre Images Vevey 2023/2024, Crossroads, de Debsuddha, est un portrait superbe des deux tantes de l’artiste, nées albinos,  discriminées en Inde depuis leur enfance.

Elles s’appellent Gayatri et Swati Goswami, vivent dans la banlieue de Kolkata, et ne sortent qu’à la nuit venue.

Elles ont fait de leur maison le reflet de leur monde intérieur, une sorte de sanctuaire où le temps semble perceptible dans son épaisseur, notamment dans la matière quelque peu usée des murs, boiseries et tentures.

Elles s’y adonnent à la musique, c’est un lieu protégé des agressions du dehors, un havre de paix pour un couple hors norme.

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Composé d’images spontanées et de portraits mis en scène, Crossroads touche par sa sensibilité et sa façon de célébrer deux femmes rejetées par la société.

L’albinisme étant rare en Inde, beaucoup de personnes n’en connaissent pas la raison médicale, et peuvent s’en inquiéter.

Ici, c’est le refuge de deux vieilles femmes très douces photographiées au soir de leur vie.

Le chromatisme général de Crossroads offre au corpus d’images une tonalité délicate.

Pas de couleurs criardes, mais une impression de filtre préservant les ombres, comme une façon d’indiquer un retrait.

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Deux femmes ont vécu ensemble, qui bientôt seront séparées par la mort.

Debsuddha ne dramatise pas, mais montre bien au contraire une continuité, comme si son livre était un passage entre la vie et la mort, une sorte de zone intermédiaire sans effroi.

Gayatri et Swati Goswami sont d’une beauté atemporelle, comme des danseuses ayant traversé l’existence sur la pointe des pieds.

Publié sur papier brillant, Crossroads laisse glisser les doigts sur les pages, c’est une invitation à la caresse, comme lorsque l’on donne la main à quelqu’un qui s’en va, ou que cette même personne nous retient avec toute sa chaleur.

Tout en cet ensemble de photographies est pudique et d’une grâce infinie.

Deux corps s’apprêtent à disparaître, qui s’enlacent encore et se témoignent leur amour.

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La photographie devient blanche, il n’y aura bientôt plus personne, mais les âmes migrent, il faut aussi se réjouir de ce nouveau voyage, notre chair n’est qu’un véhicule.  

La vue s’en va peu à peu, qui sera aveugle la première ?

Gestes quotidiens, cuisine, soin des plantes, soin de l’autre.

Le fil de la pelote de laine va se couper, mais il faut encore tisser, encore tramer, encore jouer quelques accords de piano.

Au cœur du livre, des pages à rabat se déploient, montrant la danse de doigts dans l’espace.

C’est un moment d’arrêt, les signes ailés d’un langage codé, une communication fine entre deux êtres d’un autre monde.

Se vernir les ongles de rouge, faire attention à sa chevelure et à la bonne tenue du sari.

Natures mortes, cheveux qui tombent, mains sur la bouche.

La fin de Crossroads est très émouvante, qui montre les deux sœurs face à la mer, donnant la sensation de diriger l’orchestre des vagues à coups d’archet de violon.

Dernière étreinte, derniers pas de danse, dernière unité corporelle.

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Gayatri Goswami écrit : « Ô mon croisement ! Tu m’embrasses / dans toutes les parties de ma vie. / Je t’accueille. »

Debsuddha, Crossroads, edited by Martin Parr, designed and sequenced by Alejandro Acin, poem Gayatri Goswami, Editions Images Vevey (Suisse), 2024, 132 pages

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