Voix de téléphone, poids de l’âme, par Amaury da Cunha, écrivain

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Anna Magnani, dans Amore, 1948, Roberto Rossellini

« Après avoir raccroché, je suis resté avec le Nokia dans la main, comme si je tenais un pistolet encore chaud. »

On le sait, le téléphone, « petite boîte à fiction inventée pour supporter l’absence », est un objet ambivalent.

Il rassure et relie les amants, conforte les aimé.e.s, rapproche les éloigné.e.s, mais il peut être aussi etre signe de mort, de catastrophe, de rupture.

Qui n’a jamais craint de recevoir un appel terrible ?

Qui n’a jamais éprouvé la douleur d’une annonce insupportable perforant l’oreille ?

Avec Touche fantôme, Amaury da Cunha se souvient de la présence du téléphone dans son existence, en faisant la généalogie à partir du moment où sa vie a basculé, quand il entendit, le 3 juillet 2009, depuis son studio de la Butte-aux-Cailles, l’annonce du décès par suicide de son frère cadet.

L’appel arrivait de Singapour, Charles venant de se défenestrer du vingt-quatrième étage de la tour Fusionopolis où il travaillait.

Il fallut ensuite transmettre l’atroce message aux parents, le téléphone est quelquefois un cavalier de l’Apocalypse.  

Papa, as-tu bien capté ce que je viens de dire ?

Maman, as-tu compris ce qui ne se comprend pas ?

Le 12 septembre 1984, autour du « téléphone fixe Socotel gris à cadran rotatif » de leur grand-mère, deux enfants – Amaury et Elodie – attendent l’appel qui leur annoncera la naissance de leur petit frère.

« Je voulais, écrit l’auteur de Cœur bleu (Filigranes Editions, 2025), une preuve de sa venue au monde. Mais il dormait profondément, et rien de vraiment remarquable ne sortit de sa bouche. Ce fut au téléphone que j’entendis le premier silence de sa vie. »

Ecrit avec beaucoup de pudeur, adressé à une femme que l’écrivain appelle « mon amour », Touche fantôme est un livre vertigineux, sur le mystère des voix, et les voies modernes du mystère tel qu’inventait en 1876 par l’ingénieur scotto-canadien naturalisé américain Alexander Graham Bell.

« Quinze ans après, je ne me suis remis de rien. Lorsque mon portable se met à sonner, je ne suis jamais très à l’aise. Peu importe la mélodie que j’ai choisie, qu’elle soit douce comme un quatuor à cordes ou enjouée comme un blues, c’est toujours une sorte de tocsin que j’entends. »

Les oreilles n’ont pas de paupières, nous pouvons périr de terreur par l’ouïe.

Nous téléphonons parfois à nos amis pendant des heures, mais quelles paroles gardons-nous vraiment, comme ressource et possibilité de secours, de nos conversations ?

Faut-il décrocher, ou faire le sourd, quand un numéro inconnu s’affiche ?

Chacun possède ses stratégies, ses tactiques de contournement, le téléphone est un drôle de totem.

Les plus anciens se rappellent l’arrivée du premier appareil chez eux, de la longueur du fil – souvent trop court – permettant de s’isoler pour recevoir un appel de sa chambre, de l’oreillette où perlaient quelques gouttes de sueur de qui s’en emparait en la pressant contre lui, et de l’emplacement où se trouvait le combiné.

Les plus jeunes reçoivent leur premier portable comme on devient soudain adulte, avec la promesse d’une émancipation qui affole.

Amaury da Cunha se souvient de l’appel d’une amoureuse tant désirée, mais aussi de sa stupeur quand il se rendit compte que l’abonnement téléphonique de son frère n’avait pas été résilié, et qu’on pouvait encore entendre sa voix.

Téléphone-t-on à un mort ? On ne sait jamais, quelqu’un pourrait répondre de l’au-delà, il faut essayer.

Devenu phonophile, l’écrivain a pris l’habitude d’enregistrer les voix des personnes qui l’appellent – vous êtes prévenu.e.s -, comme on essaie de se protéger de la disparition des êtres qui nous émeuvent.  

Comment écoute-t-on ? Qu’écoute-t-on véritablement ?

Le téléphone rose, si cher quand on en devenait dépendant, était une belle idée : faire passer par l’oreille, en tout anonymat, les mots obscènes, les scénarios ardents, les phrases invitant à la débauche.

Avec le portable, les images ont supplanté les récits, la pornographie s’est démocratisée.

Est-on capable désormais de vivre sans téléphone ?

Qui nous enseignera les vertus de la déconnexion ?

Peut-on accepter d’être volontairement un paria ?

Quand nous serons parents, cacherons-nous à nos enfants l’utilisation compulsive de la petite machine portative ?

Touche fantôme évoque aussi un autre drame.

La parole est sacrée, les livres doivent être réussis, ou être brûlés, nos mots doivent être les reflets de nos engagements.

Avec son dernier livre, Amaury da Cunha touche juste.

Amaury da Cunha, Touche fantôme, édition Sylvie Garcia, couverture et conception graphique Quintin Leeds, fabrication Marie Baird-Smith, L’Iconoclaste, 2026, 158 pages

https://editions-iconoclaste.fr/

https://amaurydacunha.com/fr/accueil

https://www.leslibraires.fr/livre/25991788-touche-fantome-amaury-da-cunha-l-iconoclaste?affiliate=intervalle

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