New York, entrée des songes, par Giasco Bertoli, photographe

©Giasco Bertoli

La ville de New York est aussi frénétiquement réelle, qu’elle est un fantasme.

Le cinéma n’a cessé de la représenter, elle est un songe persistant s’enrichissant des films nouveaux qui l’exhibent, la frôlent, ou la poursuivent.

Des voiles se soulevant sur d’autres voiles s’appelant écrans de projection.

Jean Baudrillard parlerait de simulacre, vertige enivrant pour qui se laisse atteindre par ses charmes puissants et son énergie.  

©Giasco Bertoli

Se regardant comme un film dans le film, Locations, New York, de Giasco Bertoli, est composé de photographies évoquant, non pas de façon servile, mais librement, des scènes ou décors d’œuvres cinématographiques majeures.  

Publié par les éditions 7L, maison fondée en 2001 par Karl Lagerfeld à Paris, ce livre aux teintes rappelant celles des premiers films du Nouvel Hollywood se présente sous couverture de papier glacé, comme une surface réfléchissante, comme le rêve d’un rêve.

C’est en quelque sorte un ouvroir pour l’imaginaire, une fenêtre ouverte sur la fabrication d’un monde parallèle, si proche de celui qu’il double.

Nous sommes en 2014, soit, le rappelle Philippe Azoury, « quelques poignées de semaines avant qu’Instagram ne devienne hégémonique pour l’usage de la photographie dans nos vies. »

©Giasco Bertoli

La mémoire est réactivée, les histoires défilent, on se rappelle peut-être les circonstances d’une première vision.

9 ½ Weeks, d’Adrian Lyne (1986) ? Avec Christelle, au cinéma L’Alambra, de Calais.

After Hours, de Martin Scorcese (1985) ? Avec Isabelle, au cinéma Louis Daquin, de Calais.

Bad Lieutenant, d’Abel Ferrara (1992) ? Avec Stéphanie au cinéma Le Métropole, de Lille.

Inside Llewyn Davis, des frères Cohen (2013) ? Seul au cinéma Les Studios, de Brest.

Saturday Night Fever, de John Badham (1977) ? Pas vu, mais ma sœur eut le droit d’y aller avec son copain de l’époque, au cinéma Le Dauphin, de Calais.

Little Fugitive, de Raymond Abrashkin (1953) ? Avec les étudiants de filmologie de la fac de Lille III, dans un cours de Charles Tesson.

Breakfast at Tiffany’s, de Blake Edwards (1961) ? Avec Valentine, dans un bon lit récemment, sur petit écran.

Little Odessa, de James Gray (1994) ? Avec un inconnu entreprenant s’étant invité près de moi au cinéma UGC de Lille.

Locations, New York se parcourt comme on entre dans une scène infinie, sans véritable début, ni fin.

©Giasco Bertoli

L’art de Giasco Bertoli est soustractif et allusif, comme lorsqu’il photographie, pour une série d’autres livres, des courts de tennis vides, mais emplis de présences fantomatiques.  

On imagine ici des acteurs, des caméras, des réalisateurs, des machinistes, mais invisibles, plongés dans un hors-champ leur accordant une aura de démiurges.

Des lumières, des voitures, des cops, des ambiances.

Des commerces, des immeubles d’allure victorienne, le hall de Grand Central Station.

Un petit restaurant (Donnie Brasco), un immeuble bourgeois (Dressed to Kill), un building de verre (Ghostbusters).

Giasco Bertoli photographie des façades, des structures, des coins de rue, des objets.

La fête est finie, mais elle peut continuer, autrement, ainsi dans un livre toquant à la porte de notre mémoire de cinéphile.

« Arrachée au défilement du film, poursuit Philippe Azoury, la photo de Giasco Bertoli n’est jamais un photogramme, ou sa parodie. Elle revient à la source même de la fascination : la street photographie américaine. Où l’on comprendra que c’est déjà elle que le cinéma jalousait, en enfant gâté. »

©Giasco Bertoli

Il y a dans le corpus de l’artiste italo-suisse installé en France une mélancolie qui est celle d’un monde disparu, disparaissant, conservé sur pellicule.

Quelque chose d’impénétrable, tel un terrible objet de désir.

Peut-on comme Woody Allen dans La Rose pourpre du Caire quitter son siège et devenir l’un des personnages du film qu’on regarde ?

Aura-t-on les bras assez longs pour, depuis notre lieu de lecture, réconforter Anna Thomson pleurant seule sur un banc dans Sue perdue dans Manhattan, d’Amos Kollek ?

Aimer les images à la folie, aimer le cinéma, embrasser des spectres.

Locations, New York explore l’espace d’une ville hautement cinégénique comme territoire de fiction permettant à chacun de s’inventer un destin par le biais des personnages qui la peuplent et en forment le visage désirable.

C’est la place et la chance du créateur, ici solitaire, comme celles du spectateur.

Giasco Bertoli, Locations, New York, préface Jeff Rian, design graphique Céleste Claudin, direction éditoriale Laurence Delamare, publishing editor Lili Doillon, Editions 7L, 2025, 96 pages

https://www.giascobertoli.com/

https://librairie7l.com/produit/locations-new-york/

Laisser un commentaire