
« La Méditerranée est en passe de devenir un gâchis huileux, puant, plastique et turgide : le berceau de notre civilisation paie le prix du mépris que nous portons à notre patrimoine. » (Romain Gary)
La thèse n’apparaît pas d’emblée comme évidente, et pourtant si, bien sûr – souvenons-nous de la préface à la nouvelle édition des Racines du ciel, « premier appel au secours de notre biosphère menacée » -, Romain Gary était un fervent défenseur de la nature, écologue avant l’heure.
En attestent les trois textes issus du recueil L’affaire homme (2005), que Gallimard a la bonne idée de reprendre en collection Folio.
Révélant cette part méconnue du romancier-ambassadeur, ce volume comprend les articles « Une puissance et une promesse rassurante » (1962), « Lettre à l’éléphant » (1968) et « De combien d’avertissements avons-nous besoin, de combien de beauté disparue ? » (1974)
On peut d’abord s’attarder sur cette curieuse et touchante lettre au pachyderme symbolisant pour Gary la liberté et la perfection menacée au nom de la stupidité d’un progrès aveugle quant aux ravages qu’il commet.
Entrelaçant de façon indéfectible le destin de l’animal à celui de l’homme – la disparition de l’un entraînera tôt ou tard celle de l’autre -, l’écrivain dénonce la logique matérialiste meurtrière.
L’éléphant, Gary l’a rencontré quelque part au Soudan, parmi les caroubiers, alors qu’il revenait d’une mission de bombardement au-dessus de l’Ethiopie.
Avec son humour coutumier, l’auteur de Chien blanc (1970) raconte : « Entre vous et moi, la distance n’excédait pas vingt mètres, et non seulement je pus voir vos yeux, mais je fus très sensible à votre regard qui m’atteignit, si je puis dire, comme un direct à l’estomac. Il étai trop tard pour songer à fuir. Et puis, dans l’état d’épuisement où je me trouvais, la fièvre et la soif l’emportèrent sur ma peur. Je renonçais à la lutte. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises pendant la guerre : je fermais les yeux, attendant la mort, ce qui m’a valu chaque fois une décoration et une réputation de courage. (…) C’était l’une de ces heures où un homme a besoin de tant d’énergie, de tant de force qu’il lui arrive même de faire appel à Dieu. Je n’ai jamais été capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arrêté aux éléphants. »
Un éléphant, c’est plus solide qu’un chien, continue-t-il, voilà le vrai ami dont nous avons besoin – Hemingway les chassait, Gary les cajole.
« Le sort de l’homme, et sa dignité, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, océans, forêts ou éléphants, sont menacées de destruction. (…) Il n’est pas douteux que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. »
L’interdépendance – des rêveurs et des éléphants considérés comme des individus – est paradoxalement la clé de notre liberté à tous.
« Nous sommes condamnés pour toujours, conclut-il, à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer, et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent terreur, espoir et nostalgie. Vous êtes notre dernière innocence. »
Comme l’écrit en préface Igor Krolica, Romain Gary est devenu un des écrivains porte-parole de la cause écologique.
Dans le texte De combien d’avertissements avons-nous besoin ? l’ouvrage écologiste pionnier Printemps silencieux de Rachel Carson est célébré, l’écrivain hanté par la mort ne cachant ni sa désolation face à l’extinction des espèces, ni une forme d’espoir quant à la capacité résiliente de la vie.
Contre le matérialisme asphyxiant, l’hubris techno-scientifique, les poussées virilistes, Gary croit en l’émotion et à la présence souveraine des animaux.
Rappel salutaire : « Les raisons de protéger la nature sont irrésistibles et le poids des preuves scientifiques est universellement reconnu. Notre destin est lié à la survie des forêts tropicales amazoniennes, du plancton marin, des poissons de nos lacs et rivières et, par extension, du jaguar, du loup, du grizzly et de l’aigle d’Amérique. »

Romain Gary, De combien d’avertissements avons-nous besoin ? traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, préface d’Igor Krolica, Folio, Gallimard, 2026, 76 pages
https://www.folio-lesite.fr/catalogue/de-combien-d-avertissements-avons-nous-besoin/9782073139436
