André Malraux, la tentation du cinéma

Les cinéastes, militants et révolutionnaires qui firent Mai 68 ont sûrement été très injustes envers André Malraux dans ce qui s’est appelée alors L’affaire Henri Langlois.

On accusa le ministre des Affaires culturelles d’avoir lâché le génial inventeur, désormais démis, de la Cinémathèque française, d’être un renégat, alors qu’il eut toute sa vie la passion du cinéma.

Langlois et ses collaborateurs, au premier rang desquels l’infatigable Lotte Eisner, avait sauvé de la destruction nombre de pellicules du cinéma mondial depuis ses origines, mais les bobines s’entassaient dans un désordre impressionnant, le travail scientifique n’était pas fait, il fallait agir de crainte que les œuvres rescapées ne périssent finalement par la négligence d’un nouvel Erostrate.

Paraît à l’occasion d’une exposition à la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg, pour le cinquantième anniversaire de sa disparition, un très beau et instructif catalogue, richement illlustré, consacré aux liens serrés entre Malraux et le cinéma.

En préface, le romancier et essayiste Philippe Le Guillou réhabilite la figure d’un Malraux écrivain, esprit toujours en première ligne, certainement trop peu lu aujourd’hui : « Homme des livres et du verbe, il n’a jamais redouté la révolution de l’image, bien au contraire. Dès 1938, en effet, il se lance avec enthousiasme dans l’adaptation cinématographique de L’Espoir [le film Sierra de Teruel], transformant la trame du roman en un scénario qui se prête pleinement aux exigences du cinéma. »

Sensible aux métamorphoses de cet art moderne – Max Linder, Chaplin, Eisenstein en tête -, Malraux, on ne le sait pas, entreprit en 1922 d’acheter des œuvres de l’expressionnisme allemand qu’il admirait pour le diffuser en France – mais on lui refusa alors systématiquement le visa d’exploitation.

Il travailla avec Eisenstein à un projet d’adaptation de La Condition humaine, mais en vain, les liens de l’écrivain avec Trostski ayant peut-être condamné le projet.

Le futur homme d’Etat publié par Gallimard, Grasset et Skira sait que le cinéma est un art de propagande formidable, et qu’il peut aider les Républicains espagnols dans leur lutte contre les Nationalistes fascisants.

« L’apport le plus important de Malraux à la cause républicaine, explique Cristina Solé Castells, fut sa lucidité et son pragmatisme : il fut l’un des premiers à se rendre compte de l’importance capitale qu’aurait l’aviation dans la guerre. »

Des avions, et des pellicules, puisque Sierra de Teruel, tourné sur proposition du gouvernement espagnol, fut sa contribution – il s’agit de son unique film – à la défense de la liberté en cherchant à mobiliser l’opinion internationale en faveur des démocrates.

« De nos jours, poursuit l’universitaire, ce film est considéré comme un document historique et filmique inestimable dans lequel Malraux fait preuve d’une extraordinaire maîtrise du langage cinématographique, de l’ellipse et du symbolisme comme armes esthétiques et d’une expressivité lyrique extraordinaire aussi bien dans le portrait des personnages que dans les scènes de guerre les plus complexes. »

En 1946, l’auteur des Voix du silence, témoin du passage du muet au parlant, publie le bref essai Esquisses d’une psychologie du cinéma, s’attachant à inscrire le cinéma dans la tectonique de l’histoire de l’art, et à prolonger la pensée de Walter Benjamin sur la reproductibilité de l’œuvre d’art à l’ère de la puissance technique de multiplication.

Il s’enthousiasme pour le Procès de Jeanne d’Arc et écrit à Robert Bresson le 18 juin (!) 1962 : « J’ai admiré votre film, et le ferai projeter, avant la fin du mois, pour le général de Gaulle. »  

Vilipendé par Godard qui l’accusa violemment de ne pas avoir soutenu Langlois, ce dernier lui offrit cependant une place de choix dans son Histoire(s) du cinéma, conscient de l’importance de cet homme rare ravagé à la fin de sa vie par de multiples décès.   

André Malraux, La tentation du cinéma, préface Philippe Le Guilloux, catalogue réalisé sous la direction de Benoît Wirrmann et François de Saint-Cheron, contributions Charles-Louis Foulon, François de Saint-Cheron, Cristina Solé Castells, Benoît Wirrmann, graphisme Stéphane Hamann, éditions François-Marie Deyrolle, BNU Strasbourg/L’Atelier contemporain, 2026, 160 pages

https://www.editionslateliercontemporain.net/collections/hors-collection/article/andre-malraux-la-tentation-du-cinema

Exposition éponyme à la Bnu (Strasbourg), du 7 mars au 6 juin 2026

https://www.bnu.fr/fr/evenements-culturels/nos-expositions/andre-malraux-la-tentation-du-cinema

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