
Six victimes de l’OAS, dont Mouloud Feraoun – en-bas, à gauche -, massacre du 15 mars 1962
« L’ascension jusqu’au cimetière de Clarens se fait sous un soleil parfaitement rond et aveuglant, comme à chaque début de printemps, quand les yeux ont perdu l’habitude de la clarté. Les cimes encore glacées des montagnes alentour se reflètent dans le Léman. Quels autres mots écrire devant ce spectacle glorieux ? Un journaliste n’est pas un artiste. Le cimetière de Montreux, lui, en regorge. »
Comment met-on fin à une malédiction ? La mort en est-elle le point ultime ou faut-il inventer quelque cérémonie conclusive inédite ? Y a-t-il une possibilité de paix ?
Le 24 mars 2022, à Montreux (Suisse), cinq personnes se sont jetées successivement, peu avant 7 h du matin, sans aucun cri, du balcon du septième étage de leur immeuble : le père, polytechnicien, ingénieur du Corps des Mines (40 ans), son épouse, chirurgien-dentiste, orthodontiste (41 ans), sa sœur jumelle, chirurgien ophtalmologue, la fille du couple (8 ans), et le fils (15 ans), le seul ayant survécu.
Deux gendarmes s’étaient présentés peu avant le drame devant l’appartement, ayant des doutes sur la scolarisation à domicile de l’enfant.
La police a conclu au suicide collectif.
Oui, mais que comprendre vraiment ?
Lorsqu’elle a su que les sœurs jumelles de cette famille étaient les petites-filles de l’écrivain classique algérien Mouloud Ferraoun, assassiné par l’OAS avec cinq autres professeurs innocents le 15 mars 1962, soit trois jours avant la signature des accords d’Evian, Ariane Chemin, grand reporter au Monde, a mené l’enquête.
Sous-titré « récit », parce que la fiction est une donnée essentielle de la réalité lorsqu’on cherche à la restituer et qu’il ne s’agit pas de masquer l’implication du sujet dans son reportage, son livre intitulé Ne réveille pas les enfants est une formidable réflexion sur le métier de journalisme, sur les fantômes criminels de l’Histoire, sur les traumatismes transgénérationnels et sur ce que circonscrivent, laissent entendre, révèlent, trahissent ou masquent les mots.
Le matin de son exécution, l’écrivain célèbre de l’ouvrage autobiographique Le fils du pauvre (1950), ayant l’intuition d’un malheur, avait dit à sa femme : Ne réveille pas les enfants.
Être journaliste d’investigation, c’est vérifier les informations, se déplacer tant que faire se peut sur les lieux où se sont déroulés les événements que l’on rapporte et que l’on cherche à élucider, observer et décrypter les moindres détails pouvant s’avérer essentiels, mais c’est surtout, peut-être, orchestrer des voix, scripturales ou non, en établissant in fine une ligne personnelle de fond se rapprochant au plus près d’une surface glissante pouvant être appelée vérité.
Il y a les écrits, multiples, incessants, de toutes natures : télex de l’Agence France Presse, communiqué de la police cantonale vaudoise, mandat d’amené délivré par la préfecture en lien avec la scolarisation à domicile d’un enfant, article de Germaine Tillion à la une du Monde pour son « vieil ami » Feraoun (La bêtise qui froidement assassine), annonce de la cérémonie des funérailles des quatre Français de Montreux dans des quotidiens suisses, citation de L’Etranger d’Albert Camus, rapport de médecine légale, épitaphe, emails, paroles d’une chanson, rapport remis par Benjamin Stora à Emmanuel Macron, annonce de l’Ambassade de France en Algérie…
Et il y a les voix : déclaration de Jean-Christophe Sauteret, porte-parole de la police cantonale vaudoise, à la radio suisse publique RTS, appel d’un témoin, confidence d’une voisine, d’une commerçante, d’une collègue de travail, remarque d’un veilleur de nuit, paroles du syndic, le maire de Montreux, discussions avec un ami journaliste (Arnaud Bédat), un chef d’orchestre ami de Boulez, Michel Tabachnik, membre de la secte du Temple solaire (responsable du décès de 74 personnes entre 1994 et 1997), confidences d’Ali, le fils de Mouloud Feraoun, analyses du professeur Amine Benyamina, psychiatre à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif sur les TSPT, les troubles du stress post-traumatiques…
Composé de courts chapitres exposant au lecteur les pièces d’un vaste puzzle fascinant et énigmatique, Ne réveille pas les enfants appartient à la veine du nouveau journalisme : art de la narration, suspense, transitions habiles, ton d’intelligence facétieuse, précision des faits, engagement à la première personne.
On trouvera ici une réflexion sur la guerre d’Algérie, ses atrocités et le climat de terreur que faisait régner l’OAS, le massacre de Château-Royal (éprouvant chapitre 11), le rôle de la Suisse dans l’accueil des responsables du FLN (bonjour Godard), des caméras de surveillance, des camparis bus en bonne compagnie sur la Riviera vaudoise (bonjour Nabokov), une visite aux archives de Pierrefitte-sur-Seine (bonjour Yann Potin), un voyage à Vernon (bonjour Zola), une forêt d’incisives et de molaires, un tremblement de terre entre Oran et Alger et ses répliques, des méditations sur l’époque new age et la pandémie, le poids de l’invisible et la paranoïa, la fantasy et la folie.
Tout est passionnant, étonnant, choquant, et tout interroge alors que tout s’éclaircit en restant mystérieux.
Un suicide collectif ? Oui, peut-être, non.
Ne réveille pas les enfants est le récit d’un vertige.

Ariane Chemin, Ne réveille pas les enfants, Editions du sous-sol, 2023, 192 pages
Je ne peux résister à l’appel de cet essai, surtout après cette chronique 😊
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La guerre d’indépendance algérienne n’en finit pas.. Merci pour cette chronique. Je cours acheter le livre…
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