Voyage au Maroc, par Nicolas de Staël, peintre, écrivain

« Le soir on brûle je ne sais quelles herbes pour écarter les esprits du village. L’heure des esprits. Un cavalier passe sur un cheval noir superbe, semblable aux princes des légendes qui terrassent les démons. L’esprit du mal lutte contre l’esprit du bien. »

Je lis, dans un beau volume publié par Arléa, les pages inédites du journal de voyage au Maroc – Les Gueux de l’Atlas – de Nicolas de Staël, et je découvre des versets.

Ils pourraient se suffire, comme des traits de pinceau nets, des traces de couleur, des paroles prophétiques.

 « Sans ciel, sans terre, il va. »

« Il fait froid, le vent s’est levé avant l’aube. »

« Hallucinant, le paysage calme fuit. »

« L’aube sur les fumées d’Aït Ourir. »

L’atmosphère est biblique, ou de monde premier.

 « La route. Un arbre vert. Un autre arbre vert. L’écorce argent. Rien. »

Il y a parfois des dessins, très simples, très beaux.

« Tout autour les mendiants. »

« La nuit approche. Symphonie. »

L’Atlas vient de trembler, l’Atlas a tué, et tout est toujours neuf, malgré la ruine et les deuils.

« A l’orgue des arbres. »

« Que le grand saint la protège. »

Chants, laboureurs, pastorale.

« Elles rient, rient et on a froid. »

« Toutes les étoiles. Sur la place, pareille au bateau blanc qui s’en va dans la nuit, une voiture profonde. »

« Au café maure chacun se tait. Dehors, une femme arabe joue de la flûte au son cassé. Musique très simple, musique banale. Banale comme la vie, comme la mort. »

« Le soir orange. »

« Les oliviers gardent la nuit de leurs branches. »

« L’eau de la fontaine tremble et le vin dans mon verre tremble pour l’imiter. »

Il y a dans chaque phrase lancée sous les astres une clarté, un son cristallin, une écoute des silences.

L’étranger russe, qui a 23 ans lors de son voyage en 1936-1937, possède l’oreille absolue.

Nicolas écrit à ses parents le 25 octobre 1936 : « Je suis heureux, très heureux, travaille beaucoup. Ne sais si j’obtiendrai un résultat. J’écris deux, trois heures par jour et dessine le reste du temps. »

Le 30 novembre 1936 : « Et je suis triste quand je peins et sais d’avance ne pas être compris. (…) je vais lire Delacroix, puis dormir. »

Mars 1937 : « Aujourd’hui les jardins sont devenus prodigieux. Les musiciens sont là, accroupis sous les arbres, les arbres en fleurs, d’élégants citadins parfumés s’y promènent. D’autres sont couchés, ils rêvent, tout semble facile et doux. Tout est couleur et musique, paradis où l’on rêve de déserts de sable, de vie dure. (…) Mais il me faut cesser de vous écrire car ma vie douce à moi consiste à travailler, à être inquiet, à lire, et mon travail n’a pas beaucoup de ressemblance avec la douceur du pays. »

Dans son Cahier du Maroc, on peut également lire des notations de toute beauté.

« Tous les gens du ciel et de la terre. »

« Elles revenaient royales aux vêtements de couleurs portant sur la tête simplement un grand amas de branches d’or dans le couchant. Dans le fond, des bêtes calmes dans les lumières que le soleil jette vives en mourant. »

« Le nimbe d’argent qui brille autour de l’arbre, le ciel profond. Bleu. »

J’ai entendu plusieurs fois ce jugement sur la peinture de Nicolas de Staël : « Trop bourgeoise. »

Quelle idiotie !

Marie du Bouchet, petite-fille du peintre et écrivain, le définit : « Un œil qui perçoit toutes les profondeurs de lumière, de musique, d’humanité. »

Oui.

Nicolas de Staël, Le Voyage au Maroc, présentation Marie du Bouchet, Arléa, 2023, 190 pages

https://www.arlea.fr/Le-Voyage-au-Maroc

Exposition au Musée d’Art Moderne de Paris, du 15 septembre 2023 au 21 janvier 2024

https://www.mam.paris.fr/fr/expositions/exposition-nicolas-de-stael

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