
©Gérard Berréby
« Cet auteur sent très fort le fait divers médiatisé et le drame. Il suffira d’attendre un passage à l’acte imminent pour lancer la promo. »
Vous ne le connaissez pas, ou peu – vous ne lisez pas assez L’Intervalle -, ou vaguement, ou vous confondez avec un autre, il y a tant de fausse monnaie, mais Christophe Esnault, auteur de soixante-dix livres au burlesque désespéré, est l’un des auteurs français contemporains les plus exaltants.
Il pourrait disparaître à chaque instant, suicidé par la société, mais tant qu’il y aura quelque part, dans un coin non moisi de notre doulce France, ou même à Paris, un éditeur qui pourra le suivre, il vivra.
Son dernier opuscule paru à Nancy chez Tarmac éditions (direction Jean-Claude Goiri), L’insuccès est-il stimulant ? est bourré de réflexions aussi clairvoyantes que désabusées sur la façon de faire trembler notre marionnette sociale.
Il s’agit d’abord d’une conversation à bâtons rompus, et probablement sous neuroleptiques, avec lui-même.
Je prélève dans le flux des soixante-et-une questions structurant la première partie de son livre, ces réponses formant une sorte d’art poético-existentiel oblique :
« Choisir un caleçon propre parmi plusieurs, à couleurs et niveaux d’usure pas tout à fait identiques. Dans ma journée d’homme ce sera mon seul espace de liberté. Je tiens à le préserver. »
« On fermera définitivement la porte à la liberté et on nommera ce geste : Liberté. »
« ChatGPT, bonjour, on a aimé immensément le mouvement des gilets jaunes, on aimerait bien voir émerger quelque chose d’aussi excitant, y participer sans se prendre la lacrymo, du tabassage, ou l’extraction d’une partie du corps. Une contestation sympa en acte et pas exclusivement numérique, tu as une idée ? »
« Ma biographie s’est arrêtée quand je suis devenu fonctionnaire. Tout ce qui précède a été injecté dans mes livres qui n’intéressent personne, ce qui me met dans une colère noire (attitude aussi puérile que narcissique). J’écris d’autres livres en n’ayant plus de jus. Même mon pathos est sec. »
Philippe Muray est cité : « Je pars du principe qu’il n’y a qu’un crime inexpiable et un seul : approuver les conditions d’existence contemporaine, le contemporain en soi, se réconcilier avec lui… »
La deuxième partie de L’insuccès est-il un stimulant ? est une manière d’abécédaire désolant, et désopilant.
T comme Tractopelle : « Apprends à le manœuvrer avant de vouloir défoncer le néolibéralisme. Tu as un crédit formation, utilise-le. »
Z comme Zèbre : « Toi aussi ton chat est HPI ? »
La troisième partie est une succession de titres possibles (sans succès ?) : « J’ai la dalle dans mes sandales, Fayard, 2024) », « Tirer à vue sur les migrants, Magnus, 2024 », « Chatouiller Vlad, Allia, 2033) », « Eviter les bombes quand tu cours sous les bombes, Le Myopathe motorisé, 2024), « Partager ta purée, PUR, 2024) »
Christophe Esnault, compagnon amoureux de l’artiste Aurélia Bécuwe à qui son livre pourrait être dédié, écrit encore ceci, c’est très beau : « Dans la rue du Soleil d’or cette semaine, il y avait deux jeunes amoureux qui s’embrassaient la bouche comme des oiseaux affamés. C’est le seul événement que je veux retenir cette année. »
Dernier titre : « Même gratuit, personne ne voudra jamais de ton livre de poésie, n’insiste pas, Le réel te câline, 2024) »

Christophe Esnault, L’insuccès est-il stimulant ? photographie de couverture Aurélia Bécuwe, Tarmac éditions (Nancy), 2024, 58 pages