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On connaît peu en France la province de Cuenca, territoire de faible densité situé à l’est de Madrid et au sud de l’Aragon.
Cervantes y inscrit son personnage de Don Quichotte combattant des moulins à vent.
Chevalier errant à sa façon, Navia a exploré cet espace resté discret se prêtant particulièrement bien aux dérives de l’imaginaire.

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Après Alma Tierra (chronique publiée le 27 décembre 2019), le photographe espagnol entre avec Un reino maravilloso, publié de nouveau chez Ediciones Anomalas, dans un autre royaume, non moins merveilleux, étrange, vrai.
Quand un royaume a été fondé, affirme en préface l’écrivain portugais Miguel Torga, il est toujours disponible, ouvert pour ceux qui, le cœur franc et beau, décident de l’approcher de nouveau.
Mais qu’est-ce que Cuenca sous le regard du membre de l’agence VU’ s’intéressant à l’Espagne intérieure rurale peu représentée ?
C’est une arborescence.
Un fossile qui bouge.
Des pétroglyphes évoquant d’antiques présences.
Une inscription contemporaine sur un mur en parpaings.
Le rappel de la geste donquichottesque.
Le passage d’oiseaux migrateurs allant vers le grand Sud.
Un christ en croix promené dans la rue par un enfant de chœur.
Du carnavalesque, des passants, des nymphes endormies.

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En des teintes célébrant toujours le mystère de la lumière – et de toute apparition -, Navia donne la sensation d’un pays étrange, presque hors du temps, entre signes de surréalisme et quotidienneté d’un catholicisme nourri de pratiques secrètes.
On est ici dans un espace où les rêves ne s’opposent pas à la réalité, ni le diable aux différents saints de la chrétienté.
Navia parcourt une sinusoïdale, ou même un labyrinthe, cherchant au fond des poteries et des bois embrumés les mots étouffés d’un mythe de création.
Silence des statues, pluie drue, soleil cru.
Cuenca est une énigme peuplée de têtes coupées.
Rites à décrypter, prières ardentes, bois profond.

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Dans Totem et Tabou, Freud est sans ambages : toute société est fondée sur un crime commis en commun.
Quelque chose est à expier, serait-ce l’extermination d’une première population, d’un roi, ou d’une famille charismatique ?
Processions aux flambeaux, portes de palais closes, rues à peu près vides.
Il y a ici du paganisme, de la sorcellerie, une raison outrepassant la raison.

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Un reino maravilloso nous rappelle, alors que le capitalisme ne cesse de renouveler les conditions de son effondrement, qu’un territoire presque oublié de tous peut être, par sa singularité même échappant aux codes mondialisés, une possibilité occulte de renaissance.
Il faut pour cela, en une vaste nuit initiatique, traverser le feu, la peur et la mort.

Navia, Un reino maravilloso, graphisme Carmen Martin Eizaguirre, design Underbau, Ediciones Anomalas / Fundacion Antonio Perez, 2024, 128 pages

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