
©Mathias de Lattre
Le génie, comme l’écrivait si bien Charles Baudelaire, est l’enfance retrouvée à volonté.
Ainsi va la maison d’édition milanaise indépendante Départ pour L’Image, qui offre le bonheur à Mathias de Lattre de présenter les photos qu’il prit à l’occasion d’un voyage scolaire en Dordogne, alors qu’il était à l’école primaire.

©Mathias de Lattre
On sait les bambins fascinés par les dinosaures et l’énigme des origines, le petit Mathias visitant avec sa classe, yeux grands ouverts et doigt posé sur le déclencheur de l’appareil photo confié par sa mère, un parc de divertissement scientifique dédié à la préhistoire et à ses drôles de créatures géantes.
- Mais, dis-moi, Mathias, pourquoi n’y a-t-il plus de mammouths ?
- Maître, laissez-moi réfléchir, c’est parce qu’il n’y a plus de pappouths, non ?
Se présentant sous très belle couverture transparente sérigraphiée, Zoorama est un acte libre, tant pour le photographe redécouvrant le regard de l’enfant de dix ans qu’il était, que pour son éditrice Francesca Todde, qui s’enchante de ce pas de côté éditorial.

©Mathias de Lattre
En sortant du car, les enfants découvrent d’abord une Deudeuche rouge garée, non loin d’une Simca grise, sur la place d’un village impeccable construit en contrebas d’une colline de karst.
Les voitures du temps jadis ne se montent pas du col, on peut encore rêver simplement avec elles, les bricoler, leur ouvrir le ventre, les entendre ronronner comme des gros chats.
Zoorama, le livre – qui pourrait être un film, ou une série, ou un support pédagogique inédit – peut se lire comme un manga, c’est-à-dire en commençant par la première dernière page, son titre y étant inscrit en lettres capitales assez pop.
Les copains posent, bien sûr agglutinés, tout est flou mais l’on voit tout, d’ailleurs qu’importe ?
Et si tout était regardé depuis le point de vue d’un rhinocéros géant ?
Prêts à courir, les amis ?
Prêt à charger, espèce de bestiole laineuse ?
Je rêve, ou quoi ? Ces défenses en ivoire, là, c’est du vrai ou c’est du toc ?

©Mathias de Lattre
Le cœur fou robinsonne, palpite à cent à l’heure, il faut aller vite, les monstres pourraient s’enfuir, il y a même une trace de doigt sur le coin de l’image.
Vivre à l’instinct, écouter l’instituteur mais pas trop, sauter par-dessus les barrières.
Avoir les chaussures pleines de boue.
Il est étonnant de constater comme notre regard d’adulte se fonde sur nos expériences d’enfant.
La grâce de Zoorama est de montrer l’inconscient visuel d’un artiste en devenir.
La poésie, chers membres du jury, membres de l’Académie, membres de rien et de tout, n’est-elle pas cet acte de foi permettant de passer du non-être à l’être ?
Abdiquer ses rêves d’enfant est le commencement du mal.

©Mathias de Lattre
Le temps a certes passé, mais il reste quelques images rescapées aux couleurs d’autrefois, modestes et émouvantes, probablement issues d’un appareil jetable.
Mais n’oublions pas ce qu’écrivait dans Le bruit et la fureur Faulkner, inventeur d’un royaume de terre et d’eau transfiguré par la puissance magique de son verbe : « Le passé n’est jamais mort, il n’est même pas passé. »
Eh, Mathias, tu écoutes ?

Mathias de Lattre, Zoorama, conception éditoriale Francesca Todde et Luca Reffo, Départ pour l’image (Milan), 2025, 12 pages – 1000 exemplaires

https://departpourlimage.com/ZOORAMA-Mathias-de-Lattre
