
©Atef Talbi
« Cela fait plusieurs mois que je souffre d’une dépression, moi qui aime tant la vie. Plus rien n’avait de sens jusqu’au jour où est née cette idée, dans une cave sombre et humide. J’aidais un ami à déménager. En vidant le lieu, nous sommes tombés sur un vieux sac que j’avais laissé là, il y a près de dix ans, avant de partir sillonner le monde. Je ne me souvenais même plus de ce qu’il contenait. Ma surprise fut grande quand j’y ai trouvé tous mes anciens appareils argentiques abandonnés contre la modernité et la perfection que me promettait le numérique. »
N’ayant rien laissé au hasard pour sa première monographie, le photographe Atef Talbi, né en Tunisie en 1983, a conçu un écrin précieux pour ses méditations photographiques islandaises.
Tirage : Diamantino Quintas ; photogravure : Les Ateliers du Regard ; conception graphique : Théo Miller.

©Atef Talbi
On ouvre la couverture entoilée jaune comportant une image collée, et l’on découvre avec vertige la splendeur et l’étrangeté de la géomorphie islandaise.
Des states de pierres attaquées par la mer et les intempéries, une inventivité minérale issue d’un chaos primordial.
La beauté des tirages, en contrastes de noir et blanc forts ou nuances de gris, accroît la sensation de sublime romantique inhérent à ces paysages de solitude et de froid.
Impression générale d’un monde autonome ne devant rien aux humains, qui les précède, et leur survivra.

©Atef Talbi
Chutes d’eau violente, emportement, brassage.
Véhémence et stabilité des lieux habités par des dieux, ou des entités invisibles.
Gone Too Far commence par une séquence de photographies de pleine page, comme un bloc filmique implacable.
Il est difficile de ne pas surenchérir dans le vocabulaire du grandiose, tant tout ici inspire la démesure.

©Atef Talbi
Bouillonnement, bain premier, matrice géante.
La pose longue crée des effets de matière, faisant de la mer un voile lactescent proche d’une surface fantomatique.
Brouillard, grain de l’image, il faut survivre.
Marche en solo, ou à peu près, disparition possible d’une silhouette dans les nuées aqueuses.

©Atef Talbi
C’est le début et la fin du monde, la chute mythologique tout au bout des dernières lignes tracées sur les cartes médiévales, un immense basculement dans l’inconnu.
Fascination, enchantement, effroi.
Même cadrage pour trois images du même lieu, gagné peu à peu par les ténèbres.
Des trombes d’eau pour le lavage des morts.
Yeux troublés, flous, levée de spectres.

©Atef Talbi
Un effort d’anthropisation voué à l’échec : l’espace ici est plus fort que l’ego humanoïde.
Les fleurs elles-mêmes semblent plus résistantes que les fils électriques parcourant la terre nue.
Passages d’un oiseau, de blocs de glace, nuages dérivants.
Feu volcanique blanc.
Quelques masures, pauvres abris de béton et de tôles plantés dans une tempête cosmique.
Gone Too Far ne discourt pas, mais provoque un renversement du regard : on entre dans un tunnel, on voit une lumière aveuglante, et l’on rencontre le paysage archétypique de l’absolu turbulent.
Un cheval nous regarde depuis notre propre mort.

Alef Talbi, Gone Too Far, texte Atef Talbi, tirages Diamantino Quintas, conception graphique Théo Miller, photogravure Les Artisans du Regard, autopublication, 2025 – 500 exemplaires

©Atef Talbi
Ne pas manquer : exposition éponyme d’Atef Talbi à la Galerie Basia Embiricos (Paris), du 4 au 21 décembre 2025
https://www.galeriebasiaembiricos.com/atef-talbi-gone-too-far