
©Juliette Pavy
« Quand j’ai eu la spirale, c’était comme des coups de couteau à l’intérieur de moi. » (Naja Lyberth)
Consacré au drame de la stérilisation forcée des femmes du Groenland entre 1966 et 1975, le premier livre de Juliette Pavy, Spirals, est une réussite.
Publié par Four Eyes Editions, cet ouvrage hybride rassemblant documents d’archives, photographie contemporaine et inventions plastiques est conçu comme le déroulé d’une enquête aussi éprouvante que passionnante.

©Juliette Pavy
Mais Spirals n’est pas qu’accablant quant à son sujet, il est surtout très beau dans sa forme et son traitement, afin de ne pas manquer la part de mystère et de poésie en ces espaces glacés où vivent des femmes violentées par leur gouvernement – pratiquant une politique coloniale de contrôle de la natalité sur une population déconsidérée -, et parce que ce livre est aussi un objet de guérison.
La parole s’est libérée, les souffrances ont été dites, il faut désormais passer au temps de la réparation.
Apparaissent, placés sous pochette à l’orée du livre, deux dessins colorés, sur papier très léger, évoquant la présence d’enfants fantômes dans une matrice bleue et noire.
Des stérilets ont été posés de force sur des adolescentes encore vierges, les femmes ont tu pendant longtemps ce traumatisme, dont la société danoise prend aujourd’hui conscience.

©Juliette Pavy
« Dans ce livre, explique en préface la journaliste Anne-Françoise Hivert, Juliette Pavy rassemble les photos tirées de ses reportages sur la stérilisation forcée, plusieurs fois primés. Elle y fait le portrait de la psychologue Naja Lyberth et de ses sœurs d’infortune. Elle traque les stérilets oubliés dans le corps des femmes, révélés à la radiographie – longs fils en serpentin, incrustés dans leur utérus. Elle retrouve de vieux instantanés rappelant que les jeunes filles avaient à peine atteint l’âge de l’adolescence. »
La photographie montrant les petites maisons d’un port semble trouée : ce sont des cristaux des neiges, des pointes de réveil, une constellation de souvenirs.
Les mains s’ouvrent, comme on ouvre la mémoire, avec délicatesse.
Sensible aux accords chromatiques, Juliette Pavy a construit un ouvrage de haute sensibilité, nimbé d’une douceur unissant les femmes dans une dimension de confiance et de partage.
Des langes, des bébés, et la spirale d’un stérilet leur interdisant d’être enceinte – reproduit de façon stylisée sur le dos de la couverture, c’est un serpent de cuivre.
S’il est douloureux, Spirals se refuse au pathétique, son ambition étant de susciter la réflexion, certes sans masquer l’émotion induite par son thème.
Les images sont pudiques, métaphoriques, pleines de silence.
Un pic de glace, un oiseau noir, un fauteuil gynécologique.
Une cicatrice sur le bas ventre, des fleurs séchées, un visage noble et grave.
Tout s’efface, mais il reste des signes, des traces argentées, des coulures polychromes.

©Juliette Pavy
Squelette, plumes, ours en peluche.
Une enfant marche dans une tempête de neige bleue, comme dans un conte fantastique.
Elle vient du passé, pour nous raconter une terrible histoire.
« Des médecins danois ont convoqué toute ma classe. Nous avons été emmenées. Aucune ne s’est enfuie, même lorsque, une par une, nous sommes entrées seules dans la salle carrelée de blanc et en sommes ressorties en larmes. »
Lumières froides à la Todd Hido, scène de crime, viol.
Maja Lyberth poursuit : « Nous ne sommes pas des victimes, nous sommes des survivantes. »

©Juliette Pavy
Avec calme et attention, Spirals dispose les pièces d’un drame ayant touché des femmes autochtones considérées au fond comme indésirables.
C’est un livre qu’on ouvre en prenant le temps de comprendre et de ressentir, la poésie de l’existence comme engagement, dans la conscience intime des échos de la parole et des images, l’emportant in fine sur l’aspect strictement documentaire.
Avec beaucoup d’intelligence, Juliette Pavy a su donner une forme à l’indicible.

Juliette Pavy, Spirals, A photographic investigation of the forced serilisation of greenlandic women, préface Anne-Françoise Hivert, postface Aka Hansen, direction créative William Keo, direction éditoriale Yegan Mazandarani, direction de projet Romane Gayan, relecture des textes Catherine Guichardon, Four Eyes Editions, 2025, 128 pages

©Juliette Pavy
https://foureyeseditions.shop/products/spirale?variant=50213809127767