Prolonger l’été, et le réinventer, par Pierre Ducrozet, écrivain

Sans titre, 1982, Jean-Michel Basquiat

« 2023. Je vais vivre, comme chaque fois, cet été comme s’il était le dernier, et les revivre tous en un seul. Je ne compte pas en années, je compte en étés, comme autant d’éclats incompressibles. »

Il y a chez le romancier Pierre Ducrozet un élan vital, proche du vitalisme nietzschéen, qui emporte la lecture.

Dans Autoportrait sans moi, l’écrivain vivant depuis de nombreuses années à Barcelone évoque ses voyages (Berlin, Séville, Grèce, Portugal, Sarajevo, Trieste, Nouvelle-Zélande, Irlande, Californie, Naples, Pologne, Iran, Copenhague, New York, Argentine, Costa Rica, Landes, Madrid, Inde, Papouasie), ses amours (Julieta, Nina, Anne, Ari), ses expériences multiples, et sa passion de la littérature.

Tout se mêle en un continuum à la fois limpide et mystérieux, souvent teinté de mélancolie.

La saison de l’été forme le pivot de ce livre au titre paradoxal, comme une dilution camusienne du moi dans l’éblouissement solaire.  

Le sensualisme conduit la valse de l’existence, et la soif de liberté.

Fermer les yeux, refaire le voyage, écrire.

Faire un état des lieux, ralentir, tout revoir.

« J’appelle été tout ce qui nous élève, tout ce qui se détache de la continuité des jours ; l’intensité redoublée, la vie augmentée. C’est là où je me tiens droit. L’été est un lieu et je ne crois finalement qu’en eux. Je n’ai pas d’autre endroit où habiter. »

Etre là, pleinement, uni, délesté de soi, dans l’intensité du présent.  

Flotter sur le fleuve du Temps, comme on le fait en écoutant Chet Baker.

Est-il possible de ne vivre que l’été ? ou de le prolonger indéfiniment en étirant les instants de bonheur ?

N’écrit-on jamais que sur ce que l’on a perdu ? ou pour inventer la réalité de demain, tant il est troublant de constater que les fictions que nous imaginons prennent chair devant nous, quelques années ou mois plus tard ?   

Inventer la vie par l’écriture, pas seulement la relater.

Laisser la vibration du langage agir, comme on conçoit un autoportrait sans moi.

Nicolas Bouvier, recopiant un passage des Cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rainer Maria Rilke, est cité : « Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, beaucoup d’hommes et de choses, il faut connaître les bêtes, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir le mouvement qui fait s’ouvrir les petites fleurs au matin. Il faut pouvoir se remémorer des routes dans des contrées inconnues, des rencontres inattendues et des adieux de longtemps prévus. »

Voyager pour s’épurer, comme une ascèse.

Aller vers le rien pour découvrir le tout.

Remplir le sac, le vider, laisser couler en soi les phrases de Michaux, de Miller, de Carver, de Cendrars, de Kerouac, de Perec, de Bolano, de Borges, de Céline, de Brautigan,

Bourlinguer, errer, humanum est.

« Le Mexique est une autre terre magique, aux côtés de l’Inde, où l’on croise des spectres, où les visions fusent, où l’on est témoin d’apparitions. Lowry, Rulfo, Ginsberg, Cassady et tant d’autres poussèrent la porte, sidérés par ce qu’ils voyaient de l’autre côté. Les sens en feu, on s’approche, comme en Inde, d’une force magnétique supérieure. »

Tendre et étrange est la nuit de l’été mexicain.

Pierre Ducrozet évoque avec beaucoup de pudeur ses relations sentimentales, sa dépression, la machine endolorie de son corps.

Des lits, des chambres, des lieux ouverts.

Fête des départs.

Cœur affolé.

Angoisses.

Bleus aux genoux des jours.

« S’il se joue quelque chose en nous c’est en dehors. »

Poser un pas de plus chaque jour vers l’intérieur.

Mantra : « La littérature peut tout faire, et si elle n’y parvient pas, c’est que l’on n’a pas suffisamment essayé. »

Autoportrait sans moi est un livre fragile dans sa puissance, ivre de déplacements ininterrompus, profond dans sa façon de percevoir un horizon de vacuité, qui n’est pas un esseulement, mais une joie de retrouvailles avec l’indemne.  

Pierre Ducrozet, Autoportrait sans moi, collection « Traits et portraits » dirigée par Colette Fellous, Mercure de France, 2024, 202 pages

https://www.mercuredefrance.fr/autoportrait-sans-moi/9782715260061

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