
©Maura Sullivan
La troisième monographie de Maura Sullivan, As we speak, possède, comme ses autres volumes, un charme qui est celui des belles ensorceleuses.
On y vit entre le rêve et la réalité, comme entre l’éveil et le somnambulisme, dans un dialogue permanent avec l’invisible, témoignant d’une dimension spirituelle qui n’est pas une religiosité.
On vit sous des ciels qui sont des mystères d’âmes condensées, le temps n’existe pas vraiment, c’est une éternité diffractée dans chaque instant.
D’influence bergmanienne, les portraits évoquent des figures hiératiques, l’énigme de la gémellité en soi, une noble gravité.

©Maura Sullivan
Un grand cerf ouvre le livre, c’est un animal mythologique, le dieu des bois promis au sacrifice, comme chez Frazer, pour que se renouvelle, à intervalles réguliers, une nouvelle royauté.
La matière est celle de la pellicule argentique noir & blanc, dispersant ses grains de lumière comme autant de pointes de charbon extraites des ténèbres.
Maura Sullivan n’a pas construit un livre, mais un temple, espace sacré où célébrer ses proches, sa famille, ses amis.
Dans les palais dévastés de la mélancolie persiste l’espoir d’une rédemption par l’art, d’un territoire préservé de la corruption.
On avance le bras, on agrippe le vide, on danse avec des fantômes.

©Maura Sullivan
Les gestes sont aussi ceux des guérisseurs, ou des passeurs de feu.
Tout est silence, parce que tout est voix, murmure des défunts et des délicats.
Maura Sullivan photographie notre devenir-sculpture, comme des danseurs figés dans un moment de stupeur sans drame.
On se touche, on cherche des zones de connexion, on s’épaule.
Il faut savoir être très seul, pour savoir aimer totalement.

©Maura Sullivan
S’étendre sur un parquet tel un gisant.
Fumer une cigarette au portail de l’aube.
Entendre résonner dans le Jadis de toujours des horloges sans aiguilles.
Les visages qu’expose la photographe sont des surfaces de vérité impénétrable.
Une enfant court, un miroir est devenu tableau, les profondeurs de noir des pages intercalaires sont des fragments d’Erèbe.
Le royaume de l’artiste américaine accueille des rescapé.e.s de haute sensibilité.

©Maura Sullivan
Il est d’une sensualité sans provocation, d’une solennité préludant au mariage de la pierre, de la chair et du temps dans son ordre d’attrition et de gloire.
As we speak relève, comme toute l’œuvre de Maura Sullivan, d’une expérience intérieure magnifiée par la texture organique des tirages..
Le poète William Blake l’a écrit : « L’imagination n’est pas un état, c’est l’existence humaine dans son entièreté. »

Maura Sullivan,As we speak, edited by Maura Sullivan and Russell Joslin, Skeleton Key Press (Oslo), 2026 – 400 exemplaires