
L’enfant au toton, 1738, Jean Simeon Chardin
« Emile n’est pas un sauvage à reléguer dans les déserts, c’est un sauvage fait pour habiter les villes. » (Jean-Jacques Rousseau)
On le sait, tout le système de pensée de Jean-Jacques Rousseau repose sur la distinction entre l’état de nature et celui d’être dénaturé par la société, celle-ci corrompant celui-là.
On peut rêver à un âge d’or, mais nous sommes nés sociaux, et nous devons nous débrouiller avec cette donnée.
Dans un essai remarquable de limpidité et de clairvoyance, Frêle bonheur – initialement paru aux Editions Hachette Littératures dans la collection « Textes du XXe siècle », sous la direction de Maurice Olender -, l’essayiste d’origine bulgare Tzvetan Todorov (1939-2017) rappelle que le philosophe a imaginé une troisième voie, développée essentiellement dans l’Emile, livre qu’il considérait comme le sommet de son œuvre, celle de l’humanisme moral.
L’ambition est d’abord de favoriser chez l’enfant un corps autonome, conscient de ses capacités et de ses pouvoirs, tout en développant en lui le sens civique et l’esprit critique, lui permettant de se désaliéner des impératifs sociaux immédiats, le Contrat social étant résumé dans l’Emile.
Nous ne pouvons plus être seul, mais nous pouvons rêver de l’être, ce qui est l’objet des Rêveries du promeneur solitaire.
Devenir uniquement citoyen, comme le propose le Contrat social est dangereux (on frôle le totalitarisme dans cette volonté de ne créer qu’un seul grand corps collectif répondant aux mêmes impératifs, notamment d’amour de la patrie, jamais loin du rejet des étrangers), n’être qu’un solitaire est illusoire, car nous sommes parfois, malgré tout, en interaction, et que nous usons du langage, qui est en quelque sorte le dépôt de la langue de l’autre en nous.
Une voie médiane est donc avancée, celle du frêle bonheur : dans la prise en compte de l’ordre social (mais attention à sa logique de surveillance), et la préservation de son libre arbitre.
Vivre en funambule donc.
Quelle vie souhaitons-nous mener ?
A quel moment et jusque quels degrés faire basculer ce que nous sommes intrinsèquement afin de nous conformer aux règles civiles ?
« L’homme sociable toujours hors de lui, écrit Rousseau dans le Discours sur l’origine de l’inégalité, ne sait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence. »
Il ne faut ainsi pas confondre amour de soi (préservation de son intégrité) et amour-propre, qui est une « façon de se situer par rapport aux autres » (Todorov)
Hobbes a confondu l’être social et l’être naturel, nous ne sommes des loups pour les autres que parce que nous sommes pervertis par la société.
Il nous reste la vertu, celle de Socrate ou d’Antigone, une sorte de morale de l’universel.
Avec force, Tzvetan Todorov précise : « Aucun malentendu n’a pesé aussi longtemps sur la pensée de Rousseau que celui par lequel on lui prête le projet de bannir les arts et les sciences de la cité. Cela ne servirait à rien, affirme au contraire Rousseau dans ses réponses, car le mal est déjà fait ; plus grave même, une telle expulsion ne manquerait pas d’avoir un effet négatif, car on ajouterait la barbarie à la corruption : bien qu’ils soient issus de la dégradation de l’homme, dans l’état actuel des choses les sciences et les arts sont des barrières contre une dégradation plus grande. »
L’art peut réparer, et l’âge d’or n’est plus qu’un mythe.
Il faut tracer un chemin entre souci de l’équité et préservation de la liberté individuelle – par la fraternité ?
Nous ne sommes pas autosuffisants, nous avons besoin des autres, mais une sorte de « communication restreinte » est possible, par l’écriture comme partage et quête de soi, l’imaginaire, la nature (herboriser par exemple) et la dépersonnalisation (commerces avec les enfants, les paysans, au fond des tout-autres).
« Diderot avait écrit, dans la préface au Fils naturel, cette phrase : « Il n’y a que le méchant qui soit seul. » Rousseau la prend à son compte, et il en est profondément blessé. A maintes reprises, il développe une contre-argumentation : pour être méchant, il faudrait disposer de victimes, donc vivre en société, non dans la solitude. »
Mais, revenons à ses principes éducatifs majeurs : retarder au maximum la pression sociale afin que l’enfant ne dépende pas du jugement des autres et garde intacte le plus longemps possible l’authenticité de ses conduites, puis proposer une réflexion sur des critères transcendants communs à tous les êtres, particulièrement le sens de la justice, afin d’accéder à une forme de sagesse.
« L’individu moral, avance Todorov au terme de son analyse, vivra donc en société, mais il ne s’aliènera pas totalement à une société. Il respectera son Etat mais il se dévouera à l’humanité : non, on l’a vu, aux peuples souffrants qu’il ignore, à l’autre bout du monde, mais à ses proches. C’est dans ses rapports avec d’autres individus qu’il exercera son esprit universel, et donc sa vertu. »

Tzvetan Todorov, Frêle bonheur, Essai sur Rousseau, Folio essais, 2025, 112 pages
