Luis Ocana, héros foudroyé, par Christian Laborde, poète

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« Il émanait de cette mécanique nerveuse une sensation de force explosive. Les veines à fleur de peau (cycliste, quand tu vois tes veines, tu vois ta peine…), Luis ne pédalait pas, il composait, selon le mot du reporter-écrivain Benoît Heimermann à propos de Fausto Coppi. » (Eric Fottorino)

A la croisée de Francis Marmande, de Claude Nougaro, de Lydie Dattas, de Miles Davis, de Paul Eluard et de Victor Hugo, il y a Christian Laborde.

Son écriture n’est pas faite pour les salons mondains, mais pour la place publique, c’est une geste médiévale venue du pays des troubadours.

Avec La chute de Luis Ocana dans le col de Menté, poème épique, l’auteur de L’homme aux semelles de swing (Privat, 1984) ne raconte pas seulement le désastre d’un champion au maillot jaune frappé par l’orage, le 8 juillet 1971, mais la stupeur de tout un peuple venu d’Espagne assistant dans les larmes au massacre de son héros.

Il y avait devant lui le taureau blanc Eddy Merck, ce Belge dément prenant tous les risques dans une descente sous les grêlons.

Eté 1971, le soleil, c’était lui, Luis, l’enfant de Priego, village situé entre Cuenca et Guadalajara.  

Eté 1971, le drame, c’était lui, assassiné par la pluie, auxiliaire cruelle de l’injustice.

Christian Laborde fait sauter la ponctuation, tout dans la voix, tout dans la gorge, la façon de souffler le texte qu’il écrit pour saluer le colosse.

Allons-y, allez-y, vas-y Luis Laborde.

« Luis / le dimanche 11 juillet 1971 à Albi / tu pénètres dans la cathédrale Sainte-Cécile / chatoyante chicha dressée sur le tapis des canicules / tu te signes tu t’agenouilles / les vitraux versent sur ta nuque leur mauve clarté / l’arôme zigzagant des encens qui vacillent / te grise / la pénombre aux cils de mandarine / descend sur tes épaules comme un drap de lin »

Qui est le saint patron des cyclistes ? Georges, Michel, Faust ?

Christian Laborde conte, dit ce qui poudroie sur le poitrail, inscrit tout uniment l’ombre et la lumière sur la page du temps.  

Addenda à La légende des siècles, La chute de Luis Ocana est une ascension, vers la gloire, vers le pire, vers ce qui déchire les yeux et la mémoire.

« les brumes matinales se sont fait la malle / le ciel est bleu comme un crotale / pour toi l’Espagne en espadrilles / a franchi la frontière / envahi les lacets du col du Portillon / avec ses rires et ses jurons / ses chants ses sièges pliants / ses thermos de café et son tord-boyaux / son omelette au chorizo / l’Espagne en espadrilles a peint / sur l’asphalte grossier ton nom / ton prénom / des venga en quantité / et sur la route tatouée qui semble une marelle / le vent passe à cloche-pied »

Les enfants sauront, apprendront, se souviendront.

Lui : « je voulais dans les lacets du Portillon / venger mon père / c’est par ce col / ce pas / ce port / qu’il vint en France louer sa force / louer ses bras / le col du Portillon Seigneur / est le col de l’exil / d’une douleur logée comme une balle / dans son cœur d’ouvrier / une douleur qui frappait au carreau / des baraques la nuit sur les chantiers / une douleur qui se réveille / chaque fois que sur ses lèvres / trois consonnes et trois voyelles / soufflent le nom de Priego »

Christian Laborde, La chute de Luis Ocana dans le col de Menté, préface Eric Fottorino, Gallimard, 2026, 56 pages

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