
Le Jour ni l’Heure, Nicolas de Staël
« Longtemps je n’ai pas pardonné à René Char d’être mort. Je ne pensais pas qu’une défaillance si commune pût le toucher et qu’il pouvait subir les outrages du temps dont les autres hommes sont victimes. Lui, il était au cœur des choses, il lui suffisait de les regarder pour savoir leur vérité. »
Voici René Char aux yeux de foudre, noble, fier, valeureux, généreux, plein d’humour, portrait dressé par France Huser, critique d’art et écrivaine, qui eut le privilège de le côtoyer pour Le Nouvel Observateur chez lui, à l’Isle-sur-la-Sorgue, dans la petite maison blanche appelée les Busclats – d’un nom provençal signifiant broussailles.
Un homme magnétique, porteur de verbe neuf et ancien, initié aux secrets de la nature, un résistant (nom de code Capitaine Alexandre), meneur d’hommes, soucieux de leur destin.
Un être tranchant, un juste, qui « souffrait sans cesse du dos : en avril 1944, il avait été blessé à la colonne vertébrale en tombant de six mètres de haut à travers le plancher vermoulu d’une chapelle désaffectée où les résistants cachaient leurs armes. »
« Les porcs, déclare-t-il à son interlocutrice, il y en a partout. Ce sont des gens qui obéissent et qui font obéir les autres – ce qu’il y a de pire au monde. »
La poésie n’est pas un dîner mondain, elle porte une violence doublée de douceur qui déchire le masque social.
Dieu n’aime pas les tièdes, qui ne peuvent être des poètes, ces observateurs ardents à l’œil aiguisé.
« Il parlait par images, révèle France Huser, créant des liens inattendus et désormais évidents entre les choses. Ses métaphores n’étaient jamais gratuites ni abstraites, mais toujours elles naissaient d’une vraie connaissance, d’une observation précise de la nature autour de lui. Il aimait expliquer par exemple que la nuit ne venait pas du ciel. Non, elle montait de la terre, telle l’émanation de celle-ci, telle une brume, dès que le soleil se couchait. »
Se méfier de la lune qui peut trahir par sa clarté, rester maquisard, « à cheval sur la joie ».
Char appelait Braque, Miro, Brauner, Ernst, Vieira da Silva, Staël, Picasso… ses alliés substantiels.
« La journée aux Busclats était scandée de rites. L’eau disposée pour les écureuils chaque matin au bas du platane et les graines de tournesol jetés sur la table du jardin pour nourrir les oiseaux. La promenade. Le feu que René Char entretenait avec passion dans la grande cheminée de son bureau. Il aller chercher lui-même le bois. »
Voilà, être le messager du feu, transmettre des étincelles, nourrir la flamme.
Vivre de fidélité, connaître le nom des étoiles, être grand artiste, grand artisan, paysan, ouvrier.
Se souvenir des troubadours, trouveurs d’amour.
Les divinités sont là, il faut les laisser parler, les écouter, recueillir leurs confidences.
Ce peut être un menuisier croisé sur la route menant à la rivière.
« Les vrais dieux, déclarait-il, n’ont pas de religion. Ce sont des hommes, des femmes à part entière, au lieu de l’être à part infime. L’action ne les effraie pas. On peut les rencontrer en marchant. »
France Huser poursuit : « Il avait une grande vigueur, beaucoup d’électricité dans son corps, une véritable énergie. Il pensait qu’il ne la perdrait qu’avec sa vie. Mais un jour, comme Hölderlin, rappela-t-il, il fut frappé lui aussi. Vers la cinquantaine, il subit un terrible chagrin. Il rencontra dans sa propre famille l’horreur. Il y eut supplice, disait-il d’une voix pâle, d’un être qui était sa sœur aînée. Le drame précéda de quelques années une terrible explosion dans sa tête qu’il évoque dans la préface de L’Effroi la joie. »
Vivre avec Villon et Reverdy, comme avec le chevrier et le rémouleur.
Réveiller le corps et la conscience par le réveil des mots.
Rencontrer la mort, la reconnaître, la saluer, et sauter dans un taillis au détour d’un chemin.

France Huser, Les rendez-vous de l’Isle-sur-la-Sorgue, une amitié avec René Char, éditions Arléa, 2026, 88 pages
https://www.arlea.fr/Les-Rendez-vous-de-l-Isle-sur-la-Sorgue