
Villa des Mystères, Pompéi
« Soudain il était à genoux. Il posa son visage dans les genoux de la vieille dame, dans le tissu de sa robe. Elle sentait bon. Elle sentait la levure. Elle sentait la poudre de riz. Elle sentait aussi la pâte levée et le chèvrefeuille. »
Il n’y a pas de place pour la mort est le titre affirmatif du dernier opus de Pascal Quignard confié à une nouvelle maison d’édition située à Bonnieux, dans le Vaucluse – patrie du mage Denis Brihat -, les Editions Hardies.
Pas de place pour la mort… Serait-ce un déni ? Ou simplement une façon de lutter par le verbe, l’imagination, la musique, la reprise des grands textes, contre ce qui nous fait mourir : l’épuisement de notre corps, de nos nerfs, de notre joie.
Le texte est écrit en gros caractères, les chapitres se succèdent rapidement comme autant d’envois, de récits brefs, de réflexions acérées.
Les dialogues sont clairs, et pourtant toujours porteurs d’une forme d’énigme : d’où vient la voix qui passe par notre gorge ? d’où viennent les mots apparaissant sur la page ?
Les personnages sont des silhouettes, des fonctions, des esquisses.
Pascal Quignard est un conteur du XVIIe siècle ayant lu Bataille, qu’il faut lire dans la continuité de ses visions, tout en sachant en détacher, afin de les savourer pleinement, les moments épiphaniques.
« Le jeune homme ne répond rien mais il regarde attentivement ses lèvres. Puis il essuie les mains à son torchon et saisit une vieille cafetière italienne. »
La matérialité chez l’écrivain est toujours un reflet du sacré.
Les signes sont là, souvent ténus, parfois ardents, d’une possibilité de l’amour.
« Si nos cendres ne sont pas réunies dans une urne commune, nos noms à jamais seront joints dans les lettres creusées. »
La nature est résurrectionnelle, les époques se mélangent, il y a des cycles de vie, des histoires qui s’achèvent, reprennent, naissent, c’est le grand battement des yeux amoureux devant une lampe à pétrole.
« Elle avait des seins blancs que l’excitation rendaient énormes, qui étaient si fougueux et lumineux. Quand elle me les donnait à téter, elle saisissait ma nuque avec sa paume. Elle avait vingt-cinq ans et moi quinze. »
Noblesse et sauvagerie des sens, nuit sexuelle, destinerrance générale.
« Tout le monde mène une double vie. Tout le monde partage sa vie entre l’obscurité et la lumière, nuit et jour, vie privée et vie publique. »
On invite des amis, le dîner est bon, quelqu’un pleure silencieusement.
« Comme il y a des traumatismes sans coup, sans lésions apparentes, il y a des peines qui, surgissant du fond de nous, nous sont pour toujours mystérieuses. Il y a des deuils sans qu’on ait vu une morte ou un mort. »
Pascal Quignard aime les maximes, les phrases conclusives, qui sont pourtant toujours ouvertes.
La narration est une musique libre répondant à des règles précises, et intimes.
« Une nuit, alors que le musicien était descendu dans la cour pour uriner, on l’assomma. Des hommes encagoulés le saisirent par les bras, par les jambes, le transportèrent. Quand le musicien reprit ses esprits, il était dans une magnifique chambre à coucher. Il était étendu tout nu sur un tapis très doux qui avait été déroulé devant un lit majestueux, surélevé, entouré de balustres incrustées de pierreries, où pendaient des étoffes de soie. Les larges embrasses de tapisserie étaient pourvues de glands d’or. »
La littérature est un palais hospitalier, Pascal Quignard ne séparant pas les notations autobiographiques (un concert donné avec la pianiste Hakata Kaoru à Nagasaki) des fragments d’histoires inventées, réelles au fond.
« Ecris ce livre, formule-t-il, en sorte que ta vie pénètre en lui sans qu’elle mente. Que quelque chose touche celle qui n’en a pas été touchée. »
La mer est présente, comme bien souvent dans le corpus de l’écrivain, mais aussi la campagne et les brouillards, la rivière et la bibliothèque, la nudité, la géographie et la poésie.
« Vieillissant je ressemble à ce moine du Japon, mon sac à dos sur le dos. Je serre de près le torrent. Je longe cette faille qui est l’interruption de mes jours et que je vois de plus en plus souvent s’ouvrir parmi eux. Ce si impressionnant vertige sur un gouffre qui n’existe pas dans l’espace. »
Rêver-vivre, vivre-rêver, écrire, traverser les chagrins, relire Issa, aller à Bruges bien accompagné.e, s’aimer dans une chambre d’hôtel, ne pas vraiment se réveiller.

Pascal Quignard, Il n’y a pas de place pour la mort, Editions Hardies (Bonnieux), 2026, 152 pages
https://editionshardies.fr/pascal-quignard-il-ny-a-pas-de-place-pour-la-mort/