Des fenêtres éclairées, comme des veilleuses, par Patrick Modiano, écrivain

Night Windows, 1928, Edward Hopper

« Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ? Il essayait de remonter le cours des années. Depuis cinq, dix ans ? Ou plus loin encore ? Il cherchait des points de repère, une date ou une saison précise qui lui permettraient de se souvenir de la première fois où il avait senti le contact glacé de son front contre une vitre. »

Les romans de Patrick Modiano possèdent une temporalité flottante qui en fait toute leur force.

En apparence, tout est simple, même si vaguement énigmatique, la phrase, le déroulé de l’histoire, les personnages, mais, au fond, tout est abyssal.

Car il y a des lieux hantés, une histoire de l’infamie, des disparitions, des rafles, et des hommes en gabardine qui nous atttendent au coin de la rue.

Paris est le lieu où évoluent ses protagonistes, dans des quartiers calmes, silencieux, épurés, « sous vide ».

Les surfaces sont lisses, les êtres entraperçus sont des silhouettes, presque des esquisses.

Mais ce filigrane de réalité est doublé d’une vie plus secrète, plus intense, mettant en relation des espaces et des époques diverses.

L’éléphant n’échappe pas à cette loi, qui est le cœur de la recherche de l’écrivain.

Comment se correspondre ? Pourquoi ressent-on des discordances ? La solitude est-elle le corolaire direct de notre désajustement social, ou est-ce plus vertigineux encore, plus ontologique ? Qu’est-ce qui nous agit vraiment ?

Les personnages de Patrick Modiano, dont l’écriture rappelle celles de Georges Perec (Un homme qui dort) et de Georges Simenon (du sang a coulé quelque part, le crime est presque parfait), semblent des somnambules, ou peut-être des individus à la présence supérieure (à la façon du scribe Bartleby).

Il se pourrait aussi que ses romans communiquent dans le lointain, si l’on se souvient (merci Monsieur Molinier pour les recherches) de la fin de Fleurs de ruine, paru en 1991, et dont il n’est pas impossible que L’éléphant prolonge la trame : « Quelques fenêtres éclairées aux façades des immeubles étaient elles-mêmes des veilleuses qu’on aurait laissées allumées depuis trente ans dans des appartements vides. »

Il est ici question de jumelles permettant d’épier les voisins d’en face, de rencontres fortuites (mais y a-t-il des hasards qui ne soient pas des nécessités ?), des impressions de déjà-vu.

Il y a du Edward Hopper et du Saul Leiter chez Modiano, soit une mélancolie interminable.

Van Walle, qui est correcteur et traducteur pour une maison d’édition, aurait aimé devenir médecin, mais il n’avait pas fait le bon bac, on n’admit pas sa candidature : que voulait-il soigner, ou réparer ?

Sa véritable profession ? spectateur nocturne.

Les chapitres sont courts, donnant la sensation, comme au cinéma, de se terminer par un fondu au noir.

L’éléphant est l’histoire d’un homme de lettres de cent-vingt kilos parvenant finalement à écrire ses Mémoires, mais « sans mémoire ».

C’est peut-être cela le secret de la littérature.   

Par ses jumelles, Van Walle entre dans la pénombre, regarde la pantomime des personnages dont il scrute les gestes, conjecture.

Il cherche quelque chose, mais quoi ?

Les ombres prennent bientôt forme, des détails apparaissent (un taboulé posé sur une table, un peignoir rouge, un matelas, une lumière spéciale).

Des noms viennent à lui – Pinguet, Yvonne Beulaigne, Mme Thouvenin, pour les principaux -, qui ne sont pas que des patronymes, mais des appels de mémoire.

Tout passe chez Modiano comme si rien ne passait vraiment, et que tout était de l’ordre, pour citer Nietzsche, de l’éternel retour du même.

Des éléments de la contemporanéité sont là, mais très ténus – un téléphone portable, un Franprix -, l’impression générale étant celle de la persistance des années de l’Occupation dans le présent hanté des personnages.  

Livre sur les revenants et sur les réminiscences de vies antérieures, L’éléphant dispose ses pièces et indices comme on monte un film.

Carl Gustav Jung raconte dans Ma Vie. Souvenirs, rêves et pensées avoir admiré dans un baptistère de Ravenne des mosaïques byzantines, dont il s’aperçut par la suite qu’elles n’existaient pas.

Les romans du prix Nobel de littérature 2014  explorent avec brio, toujours l’air de rien, comme on se cache de la soldatesque aux aguêts, l’énigme des réalités psychophysiques, faisant entendre la parole des choses muettes.

Il faudrait parvenir à voir à travers L’éléphant.

Patrick Modiano, L’éléphant, Gallimard, 2026, 106 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/l-elephant/9782073036797

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