
Le Chien, 1819-1823, Francisco de Goya
« Tout ce qui existe provient d’une échappée. Et continue d’exister à être capable d’échappements toujours renouvelés. » (Georges Didi-Huberman)
Je pense souvent ces temps-ci, où la France exhibe de façon sanglante et ignoble son éthos autoritaire, aux réflexions de Georges Didi-Huberman sur la puissance des affects, entre force de déplacement, de réinvention, voire d’insurrection, et gangue de paralysie, d’emprisonnement, de rapetissement physique et moral.
Il y a dans le grand œuvre de l’historien de l’art un éloge de l’en-allée, de l’à-venir, de la mise en mouvement, contre les fixations identitaires fantasmatiques et les mythologies de l’origine immuable à retrouver/féconder, soit un anti-heideggérianisme (lire L’éboulis de l’être, Les Editions de Minuit, 2026) que viennent nourrir les méditations nomades de Nietzsche et Walter Benjamin.
Parce qu’il est un philosophe du soulèvement, Georges Didi-Huberman ne peut convenir aux assis, aux ambitieux académiques et aux médaillés de tous ordres.
Partir de la rue, et de la bibliothèque aux associations libres, façon Aby Warburg.
Ne pas craindre l’émoi s’il accompagne et prépare une position éthique.
Relire avec responsabilité pour le bel et infect aujourd’hui Emmanuel Levinas et Charlotte Delbo.
Se souvenir de ce trait ironique de l’auteur du Gai savoir, plusieurs fois cité : « C’est un penseur ; c’est-à-dire qu’il s’y entend à prendre les choses pour plus simples qu’elles ne sont. »
Clarifier, et complexifier – se méfier avec Bachelard des généralités et des substances condensées (la recherche obstinée du noyau).
Colligeant des propos/articles concernant des penseurs et artistes de l’écart et de la catastrophe (Francisco de Goya et l’obliquité du sommeil de la raison ; Georges Perec et la disparition ; Jean-Philippe Rameau et le désordre musical ; Wilfred Bion et les turbulences émotionnelles, Paul Celan et le témoignage impossible), le troisième volume des Faits d’affects, intitulé Formes d’émois, questions d’éthique, offre de précieuses pages pour ne pas désespérer totalement de nos interminables mélancolies, et de notre rage.
Il y a ici comme une façon de prolonger et faire dériver – hypothèse à vérifier – les Mille Plateaux, des spinozistes Deleuze et Guattari.
Il nous faut donner une forme à nos émotions, ne pas simplement les laisser nous gouverner, ou chercher à les espacer, mais entrer avec les dessins d’enfants dans la logique de sauvegarde des spirales, transformer le chaos en vertige organisé, lier mouvements inchoatifs et rythme, apprivoiser la perte en la muant en ivresse d’être.
Georges Didi-Huberman, peut-être en cela héritier du Wanderer romantique, considère le savoir comme un cheminement, une migration salutaire, une passion non passive.
Faire bouger les structures, les faire jouer, les libérer d’elles-mêmes.
Donner une forme à notre détresse natale (expulsion originelle), s’ouvrir à l’altérité, s’altérer donc, accroître sa singularité par la singularité de l’autre, entrer en quelque sorte dans la riche musicologie de l’existant – où résident notre besoin d’art, et, probablement, d’amour non fossilisé.
« Il faut bien que le monde nous affecte pour que nous puissions lui répondre, le penser, lui opposer nos propres gestes ou encore le transformer, avance l’auteur de Brouillards de peines et de désirs (Faits d’affects 1, 2023) et La Fabrique des émotions disjointes (Faits d’affects 2, 2024). »
L’aura des œuvres majeures serait-elle en quelque sorte un noli me tangere, une façon de préserver le sauf, ce mystère du lointain dans ce qui présente comme neuf, imposant cette aporie : nous mettre à distance tout en nous bouleversant ?
Ecrasé par l’espace, le chien de Goya se trouvant au Prado, mutique, regardant l’absence, semble au bord de l’engloutissement, irruption d’une saissante aphasie canine nous demandant d’en répondre.
Il y a certes une idiotie de l’affect, mais également, par elle, une possibilité de nous élargir.
On peut se rappeler une fois encore Nietzsche, pour qui l’écriture/expression de la tragédie était la forme apollinienne du dionysiaque : « Malheur à moi, qui suis une nuance ! »
Bertolt Brecht pensait ainsi ce qu’il nommait le théâtre épique, dans la dialectique de l’émotion et de la distanciation.
S’identifier, se désidentifier, lutter contre la fétichisation des affects, historiciser, distinguer pitié (yeux baissés) et compassion (ouverture, accueil de la souffrance de l’autre).
Il nous faut, pour traverser et peut-être transformer la malfaisance politique ayant pris le pouvoir, une responsabilité de la forme à donner aux émotions reçues, qui est à la fois une esthétique, une érotique, un imaginaire et un chant, amoureux, révolutionnaire, solitaire et collectif.
Où l’on retrouve le projet/anti-projet surréaliste : « Toute émotion poétique est sacrée. »
Etre aussi à la hauteur de l’événement d’une parole se levant contre l’indicible, Georges Didi-Huberman faisant du commouvoir une première réponse éthique à qui tente de dire l’indescriptible.
On écrit, on lit, on documente, malgré tout.
Comme Alberto Errera, aujourd’hui considéré comme l’auteur des quatre photographies prises en 1944 dans la zone du Crématoire V, comme Marcel Nadjary enterrant son manuscrit à Birkenau, comme Filip Müller devant la caméra de Claude Lanzmann, comme tous ceux voulant témoigner, malgré la surdité et l’incompréhension de leurs contemporains, de l’impossible.
L’écoute véritable engage notre responsabilité, et notre tact, qui est délicatesse dans la « justesse de ne pas se mettre soi-même au centre de tout ».
Etre avec, agir et non réagir, s’adapter sans se corrompre, faire preuve d’intelligence émotionnelle quand il y a tant de savants dont le cœur est atrophié.
Accompagné d’une iconographie de grande qualité montrant la diversité de nos représentations et écritures d’émotion, le dernier ouvrage de Georges Didi-Huberman propose de choisir nos formes existentielles – quand l’invivable ne s’est pas imposée -, et de réponses, quand, pour reprendre Sartre dont l’historien de l’art n’est peut-être pas toujours éloigné, l’essence est un arrachement à la zoé telle que décrite par Hannah Arendt.
« Lévinas, rappelle-t-il, a osé dire que l’ontologie n’était pas première », avant que de citer le Talmud de Babylone : « Si je ne réponds que de moi – suis-je encore moi ? »
Face à l’épiphanie du visage, comprendre et accepter notre vulnérabilité mutuelle, être en quelque sorte le témoin de la fragilité de l’autre, de ce qu’il nous lègue malgré lui.
Avec pudeur, le philosophe évoque au terme de son texte ses origines familiales : « Je suis moi-même l’enfant de deux survivants : de la Shoah par le côté de ma mère (qui se cacha parmi des réseaux de la Résistance française lorsque sa famille fut raflée pour être envoyée à Birkenau), et de la guerre elle-même par le côté de mon père (qui s’engagea dans les Forces Françaises Libres et les troupes alliées pour combattre en Afrique du Nord, en Italie et en France jusqu’aux dernières batailles d’Alsace où son frère perdit la vie). Comme beaucoup d’enfants de cette génération, j’ai été confronté à un grand silence entrecoupé d’indices ou de symptômes dans l’énonciation de la parole parentale. Rien ne perçait, tout demeurait flou : espace propice à l’angoisse, donc. »
Comment, poursuit-il, témoigner d’un traumatisme que l’on n’a pas vécu personnellement ?
Comment témoigner pour autrui, qu’il soit un citoyen israélien menacé (développant une « peur obsidionale concentrée sur l’idée d’auto-défense »), ou un habitant de Gaza, d’Alep, de Marioupol ?
Quelle est la responsabilité du survivant ?
« Pour les uns, écrit courageusement l’auteur, la victime a tout pouvoir (entendons : la victime générique et éternelle, hyperbolique, de l’immémoriale persécution des Juifs ayant mené à la Shoah) : tout lui est donc permis, y compris l’acte génocidaire, pour assurer sa survie. Pour les autres, la victime est investie d’un devoir éthique à partir de son engagement dans un certain art de la mémoire et dans une certaine perspective politique. »
Ouvrir le témoignage, et non le reclore « sur le quant-à-soi d’une communauté d’expérience, de souffrance, de trauma lié à l’événement ».
Le poète Paul Celan est cité, ses mots sont admirables : « Tout au fond / de la crevasse des temps […] / attend, cristal de souffle, / ton inébranlable / témoignage. »
Impossible maintenant de ne pas reprendre ces réflexions capitales : « Et voilà bien, quatre-vingts ans après la libération du camp d’Auschwitz, où en est l’existence juive à l’heure de Gaza : dans une situation d’« otage psychique ». D’un côté, on n’a jamais cessé de vouloir l’éradiquer (selon un antisémitisme toujours plus florissant), d’un autre on s’est mis en tête de l’enraciner dans quelque chose comme un messianisme territorial (caractéristique, plus que jamais, de la politique actuelle [j’écris ces lignes en septembre 2025] du gouvernement israélien). Or, éradiquer et enraciner constituent deux volontés symétriques autour de la même notion de racine : ce ne sont, finalement, que les deux faces d’une même médaille (militaire, il va sans dire), et elle a nom fascisme. Dans cette double et effrayante perspective l’obsession de la racine va de pair avec une postulation du peuple un : le peuple uni, soudé autour du « seul nom d’un ». Or l’unité d’un peuple, quel qu’il soit, est aussi illusoire que – dans certaines conditions historiques – dangereuse. »
Contre les fixations identitaires, s’efforcer de penser le poème de la pluralité et de tous les autruis.
Dans la dissonance, et par-delà les dissonances.

Georges Didi-Huberman, Formes d’émois, questions d’éthique, Faits d’affects, 3, Les Editions de Minuit, 2026, 428 pages
https://www.leseditionsdeminuit.fr/auteur-Georges_Didi_Huberman-1524-1-1-0-1.html
Merci pour ce magnifique texte ! Eve Cz
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