
« Un jour, j’ai été en âge de mieux comprendre, et alors que je jouais un concerto de Mozart, j’ai ajouté une note à l’accord final – une note qui ne figurait pas dans la partition. » (Keith Jarrett, 1981)
Quel bonheur de redécouvrir, grâce à Philippe Séclier qui lui consacre un essai littéraire, le maître de musique Keith Jarrett en des concerts que je ne connaissais pas.
Nous avons tous été éblouis par le fameux The Köln Concert (1975), musique accompagnant notamment Nanni Moretti se filmant dans Caro Diario (1993) en vespa, de Rome à la plage d’Ostia, où fut sauvagement assassiné Pier Paolo Pasolini, l’année même où Keith Jarrett enchantait les auditeurs rhénans.
Mais l’équipée japonaise de Keith Jarrett est peut-être moins repérée.
En novembre 1976, le pianiste américain donne en treize jours au Japon une série de huit récitals en solo, dont cinq seront publiés en 1978 par ECM – ceux de Kyoto, Osaka, Nagoya, Tokyo et Sapporo – en un coffret de dix vinyles intitulé The Sun Bear Concerts, soit plus de six heures et demie d’improvisation.
S’étant rendu sur les lieux mêmes des concerts, interrogeant témoins et spécialistes, Philippe Séclier, à qui l’on doit notamment un impressionnant livre de photographie dédié à l’œuvre de Tadao Ando, a mené l’enquête, nous offrant un portrait vivant, mais aussi nimbé de mystère, d’un artiste particulièrement discret.
Parce que les concerts de Keith Jarrett sont davantage que des moments musicaux, ce sont des rituels, des cérémonies très intimes, des façons d’entrer en contact avec la mort, et de faire vibrer les âmes.
Il y a de la sacralité chez lui.
Attente d’un événement.
Confiance dans le silence.
Accueil du vide.
Vulnérabilité.
Risque.
Solitude, musique savante (influence de Bach), instinct animal, liberté, courage.
« Seul sur scène, écrit Philippe Séclier qui évoque le parcours du génial créateur depuis ses formations avec Charles Lloyd et Miles Davis, il traduit au piano cette tension, entre prière et rugissement. »
Le créateur du jeune label ECM (Edition of Contemporary Music), Manfred Eicher, entame avec lui en 1971, avec l’album magistral Facing You, une collaboration qui ne s’interrompra pas – cependant, victime de deux accidents vasculaires cérébraux en 2018, entraînant une paralysie partielle de son côté gauche, le pianiste a dû mettre fin à sa carrière de concertiste.
En 1979, Keith Jarrett s’entretient avec Mikal Gilmore pour le magazine Rolling Stone : « Il y a des choses qu’on ne peut plus me demander désormais, alors que peut-être il y a cinq ans j’aurais accepté – non parce que je deviens plus excentrique ou arrogant, mais parce que le processus exige davantage de conscience, davantage d’ajustement. Tout devient plus exigeant, plus pur… Vous savez, c’est étrange, mais la mort plane beaucoup autour d’un concert en solo. (…) Oui, la possibilité que je ne survive pas à un concert, tant je suis vulnérable à tout ce qui peut arriver. C’est comme si mon ego n’était pas assez fort pour me protéger à ces moments-là. Parfois j’ai l’impression de poser le doigt sur une ligne électrique et de le laisser dessus. »
Propulsé par l’arrivé des soldats américains en 1945, le jazz est très vite apparu pour les Japonais, analyse l’essayiste, comme une musique d’émancipation, « un langage neuf pour refuser le carcan des normes sociales », les nombreux Jazz Kisa, petits bars remplis de vinyles étant fréquentés par des passionnés, voire des idolâtres.
Keith Jarrett trouve dans l’archipel une qualité d’écoute propice à son inventivité.
Très sensible à l’architecture, Philippe Séclier, visitant les salles de concert n’ayant pas été détruites, tient à se livrer à l’expérience physique des lieux – leur énergie spéciale.
Qui sait, la musique de Keith Jarrett y vibre peut-être encore.
L’artiste déclarait en 1973 : « C’était des concerts étranges d’une certaine manière. Je sais généralement pendant que je joue à quel point c’est bon, ou si c’est raté. Mais, au Japon, je ne le savais pas. Il se passait des choses inhabituelles dans ma tête. Je quittais la scène sans comprendre vraiment. Et parfois même déprimé, ce qui n’arrive presque jamais après un concert. Heureusement, Manfred savait que c’était bien, Margot [son épouse] aussi. Ce sont les deux personnes en qui j’ai le plus confiance en matière de musique. »
Cette dimension de doute et de fragilité est particulièrement émouvante.

Philippe Séclier, Keith Jarrett, Japon 1976, collection La Renconre dirigée par Anne Bourguignon, Arléa, 2026, 160 pages