
©Guillaume Herbaut
Publié en format vertical sous couverture gaufrée noire évoquant peut-être un sol incertain, comme lors d’un conflit armé, la monographie Histoire(s) est une plongée dans les archives de Guillaume Herbaut.
Parcourant le monde depuis trente-cinq ans, le photographe n’est pas un toréador, ou un matamore comme il y en a tant chez les photoreporters : la confrontation directe avec l’événement et la guerre l’intéresse moins que leurs à-côtés.

©Guillaume Herbaut
Guillaume Herbaut est un photographe de l’écart.
« Faire un bond hors du rang des meurtriers », disait Kafka, qui n’est pas qu’une démarche de survie, mais une éthique.
Michel Poivert perçoit en son grand œuvre une veine sartrienne, parce que l’engagement nous définit, qu’il faut arracher à l’existence l’essence qui nous constituera vraiment, et que nous sommes, que nous le voulions ou non, embarqués dans le mouvement de l’Histoire.
Pas de position de surplomb chez Guillaume Herbaut, mais une conscience avec l’auteur des Mots que tout homme vaut tout l’homme.
« Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? se demandait-il à la fin de son roman autobiographique. Tout un homme fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. »

©Guillaume Herbaut
Il ne s’agit certes pas de s’affilier aux salauds, mais de comprendre les circonstances qui nous poussent à nous diriger vers tel ou tel camp, sans manquer de fermeté lorsqu’il faut décider de ses choix fondamentaux.
Documentant depuis ses origines la guerre au Donbass et plus largement dans toute l’Ukraine, Guillaume Herbaut est sans ambages : ce sont les Russes qui agressent, et les Ukrainiens que nous devons défendre.
Il forme pour Le Monde avec son amie grand reporter Ariane Chemin un duo remarquable lorsqu’il se rend aux marges de l’Europe.
« Il me semble, avance-t-elle dans un article publié en postface, que l’un comme l’autre aimons être déstabilisés par des détails, ceux qui savent happer le lecteur/spectateur et déboulonner toutes les vraisemblances ou les certitudes. J’aime les mots choisis par l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch (qui comme Guillaume a raconté Tchernobyl) lors de sa réception de son prix Nobel de littérature : « Je suis une femme-oreille. Quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des exclamations, je me dis toujours : combien de romans qui disparaissent sans laisser de traces ! » Guillaume est un homme-œil qui tente de raconter l’horreur d’une invasion ou le quotidien d’une guerre en l’incarnant dans des « caractères » ou des « vies minuscules », des petits récits qui disent la grande histoire. »

©Guillaume Herbaut
Le photographe s’est ainsi rendu en Albanie pour un travail impressionnant sur la pratique rituelle de la vendetta et le Kanun, mais aussi en Croatie en guerre et au Mexique (les gangs et les féminicides), ou simplement un peu partout en France pour rendre compte des drames invisibles, et des vies oubliées.
Influencé par Robert Capa, Guillaume Herbaut cherche les moments où l’Histoire s’écrit aussi par ses temps faibles, non immédiatement spectaculaires.
Il y a parfois du conte chez lui, parce que nous sommes nourris d’imaginaire, et que les fictions de notre temps construisent aussi nos représentations, nos façons d’être au monde.

©Guillaume Herbaut
La commissaire d’exposition Emmanuelle Hascoët rappelle, dans un excellent texte liminaire, que sa couverture des événements de Maïdan en 2013-2014 est doublée de références au Seigneur des anneaux.
Il s’agit d’éveiller la conscience de qui regarde sérieusement ses photographies, sans manquer de nous rappeler subtilement que nous sommes aussi des êtres construits par des narrations, et que la vérité ne peut se lever qu’à souligner en chacun la part de semblant et de discursivité extérieure venue le former.
Bien entendu, quand il s’agit de montrer la vie nue, les oripeaux culturels avec lesquels nous nous revêtons tombent absolument.
Regarder des ruines, des manifestations, des visages graves, les conditions de l’invivable.
Montrer comment se forment, dès le plus jeune âge, les esprits radicalisés, que l’on soit enfant dans la communauté traditionnaliste de Riaumont, jeune militant du Front national ou du GUD, ou dans une école militaire.
Photographies de rats dans la zone contaminée de Tchernobyl, d’armes à feu, de corps durement éprouvés.
La mort est omniprésente chez Guillaume Herbaut, portée par la guerre, notamment contre les pauvres et les femmes, nourrie de haines raciales/nationalistes.
Du sang, du malheur, de la peur.

©Guillaume Herbaut
Les lumières sont parfois lynchéennes, ou blanches, ou simplement désolantes, comme la guerre.
Histoire(s) se découvre lentement : il ne s’agit pas d’imposer des chocs visuels, mais d’entrer dans une logique de réflexion et de mise à distance salutaire de nos affects premiers.
« Au cœur de ses tableaux d’histoires, écrit Emmanuelle Hascoët, si l’on y prête attention, le filet d’une mélopée s’élève depuis cette trace au sol où la neige vient recouvrir le sang. »

Guillaume Herbaut, Histoire(s), textes Ariane Chemin, Emmanuelle Hascoët, Michel Poivert, Guillaume Herbaut, Editions Textuel, 2026, 320 pages
http://www.guillaume-herbaut.com/

©Guillaume Herbaut
https://www.editionstextuel.com/auteur/guillaume_herbaut
https://www.editionstextuel.com/livre/histoires
Expositions, du 9 octobre au 30 novembre 2026 à l’Académie des Beaux-Arts de Paris ; du 20 novembre 2026 au 16 mai 2027 aux Champs Libres, à Rennes

Guillaume Herbaut est également l’auteur chez Textuel de Ukraine, terre désirée (2022)