Voyages en Italie, par Colette Fellous, écrivaine

La dolce vita, 1960, Federico Fellini

« J’ai ouvert la fenêtre sur quelques moments de ma vie. J’ai reconnu le visage des passants, les pins parasols, le soleil, la violence muette et la douceur, le rire, l’amitié et l’étrangeté de vivre. Les images sur l’écran de cinéma et celles que j’ai captées dans les rues ou en rêve se confondent, les chambres, les villes, les paysages, les ruelles, les palais, les terrasses, les plages, les voitures, les vitrines, les cafés, les églises, à tout âge, dans le plus grand désordre. J’ai recueilli des bruits, des couleurs, des gestes, des rires, des jardins, des goûts, des conversations, des peintures. J’ai pris des anges dans mes bras, je les ai aimés, caressés. J’ai regardé longtemps l’ange dans le tableau de Carpaccio, Le rêve de sainte Ursule, à Venise, aux galeries de l’Accademia. J’ai toujours cru qu’il venait lui annoncer qu’elle écrirait sa vie et non lui annoncer sa mort. »

Livre composé de fragments autobiographiques reliés par une sorte de présent continu traversant les époques – ce qui s’appelle l’amour de la vie -, Via Veneto, de Colette Fellous, est un ouvrage de douceur, même lorsqu’il s’agit d’évoquer, pudiquement, des drames.

Transformer Amor, l’adolescent violeur de Carthage, en Roma, ville de tous les bonheurs.

Faire le portrait d’un frère aîné tant aimé, mort à vingt-sept ans, en ragazzo lumineux.

Refusant le ressentiment contre le temps et son il était – pensée de Nietzsche, souvent reprise par Philippe Sollers -, Via Veneto est une saudade célébrant de grands vivants : Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, Antonio Tabucchi, Marcello Mastroianni, Rosetta Loy, Letizia Battaglia.

Le savoir-vivre est une puissance, c’est aussi une reconnaissance de dette envers ceux qui nous ont formé, inventé, réinventé, nos parents (courage d’une mère fortement dépressive ayant eu cinq enfants), des amis (Roland Barthes, Philippe Sollers, Paul Nizon, Erri De Luca, tant d’autres), un mari (J.-B.), des lieux fondateurs (Paris, Rome, Venise, l’Italie en son entièreté), des sensations, des images persistantes, des détails – penser aux Notes de chevet, de Sei Shonagon.

La vision répétée de La dolce vita (1960) est au cœur de Via Veneto, entre allégresse et cruauté.

Colette Fellous ne récapitule pas sa vie, elle la chante, comme un espoir pour tous, comme une façon de nous engager dans l’existence poétique.

Oui, on peut refuser la glu sociale, oui on peut s’aimer simplement, merveilleusement, ardemment, dans des parallèles n’appartenant qu’à ceux étant parvenus à s’échapper du somnambulisme général.

Prendre des risques sans quitter cette dimension d’innocence qui est la grâce d’une jeune femme découvrant sa liberté.

« Il faut des années et des années pour trouver les phrases qui disent les sensations premières. Il est pourtant toujours là mon corps de vingt ans, inscrit dans celui d’aujourd’hui, je les vois marcher dans les rues de Rome, nous avançons ensemble en silence. Je voulais mettre en scène ma vie, ne pas bêtement la laisser me diriger, c’est moi qui commande. Je pensais : maintenant que j’ai l’âge je peux le faire, ma vie m’appartient entièrement, je suis libre. »

Amarcord, 1973, Federico Fellini

On croit mourir, les sens se brouillent, l’esprit manque de pétillement, mais il y a soudain un visage de lumière croisé dans la rue, un livre génial, un film revenu, des souvenirs précieux, de l’inattendu.

Tout repart, ne pas lâcher sur son désir, qui s’appelle l’Italie, l’amitié, l’art le plus haut.

« Avoir de l’Italie, ce serait avoir de la joie tout de suite ou attendre quelque chose qui, vous le savez, vous rendra heureux sans raison. Avoir de l’Italie, ce serait une promesse. »

Voir Naples au petit matin.

Ecouter Bach et Vivaldi.

Marcher sur les Zatttere.

Entrer dans une trattoria.

Revoir Accatone, Bellissima, Amarcord, Huit et demi, Les nuits de Cabiria.

Se donner rendez-vous, demain, devant la sculpture du Bernin exposée à la galerie Borghese, La Vérité dévoilée par le Temps, ou, à Paris, un peu tard, sotto le stelle.

Colette Fellous, Via Veneto, Gallimard, 2026, 176 pages

https://www.gallimard.fr/catalogue/via-veneto/9782073170507

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