Sauver la beauté, ensemble, par Gabriel Dufay, poète

© Corinne Mercadier

« Il flotte une certaine gravité dans l’air / un parfum de fin du monde en suspens / qui s’infiltre dans mes veines et se dissémine / au gré du vent qui souffle et des feuilles qui s’envolent »

J’ai trouvé le poème des manifestations de la jeunesse lycéenne et estudiantine en cours.

Gabriel Dufay, auteur de Sauver la beauté, me pardonnera sûrement, son recueil n’a pas écrit précisément pour cela, mais je ne détache pas sa lecture des conditions temporelles et historiques dans laquelle elle a lieu.

Nous sommes avec lui du côté des grands noms de la résistance existentielle et langagière, dans une forme qui est une coulée de vers ardents et polychromes composant un manifeste.

En préface, Yannick Haenel écrit : « La disparition de la poésie est aussi radicale que celle des espèces : tout converge, depuis plusieurs dizaines d’années, en direction de son effacement. La mise en place d’un monde entièrement numérisés implique l’emprisonnement du langage, c’est-à-dire son asservissement à la communication (à la rentabilité des échanges). »

Contre les camisoles de la langue du nouvel empire mondialisé, Gabriel Dufay, qu’on connaît peut-être comme traducteur avec sa compagne Alessandra Domenici de la poétesse italienne Alda Merini (lire mes deux articles dans L’Intervalle) propose le chant de la vie, irréductible, intense, de noble ampleur.

Secrets de l’être, jaillissements, épiphanies.

Je le lis, le traverse, le recopie, le recompose, j’en fais, pour ces jours de révolte, ma geste.

  • « Nous frottons des silex au sein de nuits glacées, sans contours ni frontières / Tentant inlassablement de creuser en nous ce qui nous entrave, ce qui nous échappe / De cerner de plus près l’étoffe des songes et la grâce des instants / De nous élever au-delà des portes et des fenêtres fermées / De toutes nous forces nous aspirons à renaître en saxifrages immanents / Nous habillons les mots de pauvres haillons ou de riches parures / Oripeaux et oriflammes pour fracturer les pierres et affirmer notre volonté de vivre / Envers et contre tout »

  • « Nous passons outre les compromissions et les soumissions / Nous délaissons tous les états d’urgence et les ambitions détergentes pour porter haut le flambeau de la sincérité / Nous soutenons toute velléité de disparition / Nous favorisons les esquifs d’excentricités et les escapades en douce / Nous refusons de revoir nos copies et d’apprendre de nos déboires / Avec l’ardeur des antilopes hardies et l’aplomb des aigles royaux et cérébraux / Nous aimons sans façon, sans conditions, sans rémissions / Arpenteurs de l’inconnu, explorateurs de l’abîme / Nous usons de ruses solidaires pour soumettre la réalité au rêve / Nous abandonnons les cendres de l’aiglon, les outils de fossoyeurs, les honneurs délétères, le goût du lucre et le souci de la postérité à ceux qui veulent enterrer leur enfance »

  • « Nous résonnons à vos oreilles quand tout vous abandonne / Audace, grâce, jeunesse, liesse, courage, rage, passions, illusions / Nous sommes le souffle du feu et la mélodie des sphères / Nous dansons sur vos lèvres quand vos bouches sont bâillonnées / Nous chantons dans vos têtes quand vos cœurs sont déchirés / Nous vous vengeons des injustices et de la toute puissance du vice / Et tant pis si l’on se rit de nous, si l’on qualifie de pureté nos exigences d’enfants blessés et d’idéalisme notre fidélité aux serments que nous avons posés il y a longtemps »     

  • « Montre-moi s’il te plaît / ton visage de nuit / et ta robe de jour / Donne-moi le courage d’avancer / dans la vérité dans la nudité »

  • « Poème / je t’attends pour affronter le monde / et son béton armé et ses lois iniques / Avec toi je peux repartir au combat / Et ma cage deviendra oiseau / Et ma mélancolie aura du sens / Et ma solitude aura des ailes »

  • « Alors pour ne pas me noyer / ou ne pas devenir fantôme / j’ai décidé de marcher vers les lointains / Ces lointains qui me faisaient et me font toujours rêver »

  • « A quoi sert d’écrire quand tout nous incite à agir ? / Résister et écrire furent pour vous la même chose / Ou, plutôt, vous avez fait en sorte que ce soit la même chose »

  • « Il y a des mots qui ouvrent des fenêtres dans la tête / Il y a des instants qui suspendent le temps »

La poésie est une grenade de désencerclement projetant des fleurs de larmes, de rage et d’espoir.

Elle est dans la rue, nourrie de la lyre des plus grands.

Elle a le beau visage de ceux qui se lèvent.

  • « Marche, marche, marche / et surtout ne te retourne pas / et rencontre peut-être ce que tu n’attendais pas / ce que tu ne pouvais ou n’osais même pas espérer »  

Gabriel Dufay, Sauver la beauté, préface de Yannick Haenel, L’Atelier contemporain, 2026, 132 pages

https://www.editionslateliercontemporain.net/collections/litteratures/article/sauver-la-beaute

Photographie de la couverture du livre et de la une de cet article Corinne Mercadier, représentée par la galerie Binôme (Paris)

https://www.corinnemercadier.com/

https://galeriebinome.com/corinne-mercadier/

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