
Croagh Patrick, Mayo, Irlande, 1993-2005.©The Chris Killip Photography Trust
Figure essentielle de la photographie documentaire britannique, Chris Killip (1946-2020) a notamment chroniqué la désindustrialisation du Nord-Est de l’Angleterre, à Huddersfield, Lynemouth, Skinningrove.
Plaçant son objectif du côté de la classe ouvrière, rendant compte dans des cadrages très soignés de son habitat, de ses conditions d’existence, de ses paysages familiers, cet autodidacte né sur l’île de Man, dont on dit qu’il eut la révélation de son art en découvrant la photographie désormais célèbre d’un enfant rue Mouffetard tenant deux bouteilles de vin par Henri Cartier-Bresson (1952), utilisa très vite la chambre photographique grand format.
Inspirée de Paul Strand et de Walker Evans, son œuvre documentant avec un sens éthique remarquable – pas de pathos, pas d’images tirent-larmes – le désastre social des années Thatcher montre le peuple au travail, ou en déshérence – les parents de Chris Killip tenaient un pub à Peel, puis Douglas, il connaît la chanson.
Il témoigne, de 1982 à 1984, de l’activité des pêcheurs du Yorkshire du Nord, des hommes, femmes et enfants ramassant le charbon rejeté par la mer (série Seacoal) dans des conditions très rudes, couvre la grève des mineurs à Easington (Durham) en 1984-1985, et photographie les soirées anarcho-punk à Gateshead, près de Newcastle.

Wallsend, Tyneside, 1976.©The Chris Killip Photography Trust
Publié par Editions Textuel sous très belle couverture entoilée, dans un format à l’italienne, North, qui bénéficie du travail considérable du curateur et éditeur Mark Holborn, est un livre précieux pour connaître l’ampleur d’une œuvre profondément humaine, montrant le labeur ouvrier et la précarisation d’une classe sociale déconsidérée.
Mais, Chris Killip s’attache aussi à exprimer la vitalité des enfants, jouant parmi les maisons en briques, et la splendeur de l’île de Man en des images au lyrisme à la fois sec et grandiose.
L’impression générale est zolienne, sorte de poursuite du XIXe siècle dans une période historique marquée par un recul des droits fondamentaux pour les travaileurs.
North, ce sont des paysages fondateurs et des hommes qui marchent.
Des activités de chantiers naval.
La vie quotidienne près des aciéries.
Les quartiers paupérisés.

Byker, Tyneside, 1976.©The Chris Killip Photography Trus
La solitude des adultes et le rire des enfants, souvent graves aussi.
Les tags : « Bobby Sands greedy irish pig »
Les cités ouvrières uniformes.
La noirceur des jours.
La fatigue, la colère, la lassitude.
Le combat inégal entre l’humain et la machine (voir la page 53, et bien d’autres).
Dans une poétique des nuances de gris, qui est une pudeur, Chris Killip se montre plus proche de David Goldblatt que de Josef Koudelka.
Son corpus exprime à la fois ce que George Orwell appelle la common decency, mais aussi la catastrophe économique et sociale d’un pays soumis à un capitalisme de fer.

Whippet et Richard, Skinningrove, Yorkshire duNord, 1982.©The Chris Killip Photography Trust
On attend, on fait encore un peu la fête, on travaille et lutte ensemble.
Cependant, le vide règne la plupart du temps en ses images, qui évoque le dénuement, l’effort d’être, la pénibilité, l’isolement, l’esseulement.
Se terminant par les photographies des ramasseurs de charbon sur les grèves de Lynemouth, North montre de façon saisissante, mais également avec tendresse, une communauté humaine faisant songer aux ferrailleurs, aux gitans, aux relégués de la modernité, aux réprouvés.

Chris Killip, North, préface et direction Mark Holborn, design Jesse Holborn, design de couverture Agnès Dahan Studio, traduction de l’anglais et relecture Marie Delaby, Editions Textuel, 2026, 304 pages
https://www.editionstextuel.com/
Expositions à venir :
- Du 13 février au 30 mai 2027 au Centre Régional de la Photographie, Douchy-les-Mines
- De septembre à décembre 2027 à La Filature, Mulhouse
- De février à mai 2028 au Centre Photographique de Rouen, Normandie