Un nom tombé dans le lac, Deuils, un récit d’Eduardo Halfon

Lac-Atitlan-Guatemala

« La désinvolture de l’homme face à l’horreur m’a toujours davantage épouvanté que l’horreur elle-même. »

Il y a des histoires que l’on se doit d’écrire, parce que les taire est encore ajouter au malheur du monde.

Il y a des secrets qu’il faut livrer, des enquêtes à mener, des mots à prononcer, de peur qu’ils ne pourrissent dans la gorge, le corps, et ne se transforment en poison.

Il y a des beautés qu’il faut dire quand personne ne les voit, et des visions à mettre en forme sans tarder, avant que le chaos ne les engloutisse à tout jamais.

Deuils, de l’écrivain guatémaltèque Eduardo Halfon est de ces livres qui s’imposent pour que le passé s’éclaire enfin et allège l’avenir.

Un nom que plus personne ne prononce manque à tous.

Mais la littérature a ce pouvoir, dans le jeu de ses phrases et la levée des fantômes, de rétablir le lien rompu entre les vivants et les morts.

L’incipit de Deuils dit beaucoup, je le recopie lentement : « Il s’appelait Salomon. Il est mort à l’âge de cinq ans, noyé dans le lac d’Amatitlan. C’est ce qu’on me racontait, enfant, au Guatemala. Que le frère aîné de mon grand-père, le premier-né de mes grands-parents, celui qui aurait dû être mon oncle Salomon, était mort noyé dans le lac d’Amatitlan, accidentellement, quand il avait mon âge, et qu’on n’avait jamais retrouvé son corps. Nous passions tous nos week-ends dans la villa de mes grands-parents à Amatitlan, au bord du lac, et il m’était impossible de regarder ce lac sans voir surgir le corps sans vie du petit Salomon. Je me l’imaginais toujours nu et livide, et toujours flottant sur le ventre près du vieux ponton de bois. Mon frère et moi, nous nous étions même inventé une prière secrète que nous murmurions sur le ponton – et dont je me souviens encore – avant de plonger dans le lac. Comme une sorte de conjuration. Comme pour chasser le fantôme du petit Salomon, au cas où ce fantôme nagerait encore dans les parages. Je ne connaissais pas les circonstances exactes de son accident, et je n’osais pas poser de questions. Dans la famille, on ne parlait pas de Salomon. On ne prononçait pas même son nom. »

Pour l’adulte déformé par les responsabilités, l’enfance est un trou.

Des années après le déroulement du drame, le narrateur de ce récit retrouve la villa de ses grands-parents, questionnant les signes sur son chemin.

« Je songeais que ce qui était mort ou sur le point de mourir, c’était le lac lui-même, tant il était pollué et souillé, maltraité depuis des décennies, puis je cherchai le paquet de Camel dans la boîte à gants pour chasser ces pensées. J’en sortis une cigarette, l’allumai, et la fumée sirupeuse me redonna espoir, du moins un peu, du moins jusqu’à ce que, relevant les yeux, je découvre, dressé devant moi, immobile au loin sur le bitume de la route, un cheval. Un cheval efflanqué. Un cheval cadavérique. Un cheval qui n’aurait pas dû se trouver là, au milieu de la route. »

On le constate, le vocabulaire est simple, les phrases sont généralement courtes, les mots sont repris avec un grand sens de la musicalité.

Dire beaucoup avec peu.

Préparer lentement, avec la plus grande douceur, des bâtons de dynamite.

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« Parfois j’ai l’impression que je suis capable de tout entendre, sauf le son de mon propre nom. »

Un grand-père d’origine libanaise passé par la Corse, le Havre, New York, Haïti, le Pérou, le Mexique, le Guatemala.

Une famille parlant arabe, hébreu, espagnol, américain.

L’Histoire vole des vies, les déplace, les malmène, les réinvente, mais souvent le malheur est bien moins spectaculaire qu’un exil, il peut être au bout du jardin.

Comme la joie bouffonne d’y découvrir un drôle de saurien : « Nous avions désormais comme animal de compagnie un alligator, énorme, enfin disons qu’un énorme alligator vivait dans notre jardin, ou plus exactement dans le canal qui courait derrière notre maison, et parfois, l’après-midi, nous l’apercevions depuis la fenêtre, allongé sur la pelouse du jardin, figé comme une statue, en train de prendre le soleil ; mon frère, pour des raisons qu’il était le seul à connaître, l’avait baptisé Fernando. »

Au fond du lac, il y a des pièces archéologiques mayas.

Au fond de la mémoire, il y a des petits corps qui flottent.

Au bord des lèvres, il y a des prières juives, celles que prononce un grand-père polonais ayant échappé à l’extermination.

« Enfant, il me disait que le numéro tatoué sur son avant-bras gauche (69752) était son numéro de téléphone, qu’il se l’était tatoué là pour ne pas l’oublier. Et enfant, bien sûr, je le croyais. »

Les temporalités se croisent, la vaste Histoire, et le drame personnel.

Mais bientôt, les certitudes se brisent.

Et si Salomon n’était pas mort dans un lac au Guatemala mais, seul, dans une clinique à New York ?

La poitrine se bloque alors. Un mal est là, tenace, qui peut vous tuer.

Il faut chercher, il faut parler, il faut écrire.

Il faut lire.

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Eduardo Halfon, Deuils, traduit de l’espagnol par David Fauquemberg, éditions Quai Voltaire, 2018, 160 pages

Quai Voltaire / La Table Ronde

Vient de paraître aussi au Livre de Poche, Monastère, d’Eduardo Halfon.

Merci à Didier Ben Loulou pour m’avoir transmis ce nom.

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