Dans les yeux des chiens, par Anna Maria Ortese, écrivain majuscule

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« Quand je suis née, l’univers était encore visible. Dans ce sens-là, ma génération, celle de la Première Guerre mondiale, a été vraiment privilégiée par rapport aux suivantes. Aujourd’hui, on en sait davantage sur l’univers, mais celui-ci est caché par la prolifération des œuvres et des actions humaines. Par « univers », je veux parler des innombrables cortèges d’étoiles, des planètes, de notre planète, et de toute l’incomparable énergie qui organise ses propres formes, les achève avant de les disperser, pourrait-on dire, dans un souffle. Je veux parler des montagnes, des mers, des terres fleuries, des arbres, des animaux, et aussi, d’une certaine manière, de l’homme. Bref, de tout ce qui se dé&ploie continuellement dans le néant, qui invente à chaque instant des formes extraordinaires, raffinées, pour les faire ensuite disparaître ou les réabsorber. »

La découverte de l’œuvre d’Anna Maria Ortese (1914-1998), consacrée à la défense des plus faibles, des opprimés et des vies minuscules, est une de mes plus grandes joies actuelles.

Les Petites Personnes, que publient les éditions Actes Sud, après une dizaine d’autres titres (Le silence de Milan, Aurora Guerrera, A la lumière du Sud, Misteroso Doloroso), est un recueil de trente-six textes pour la plupart inédits permettant de découvrir le ton incomparable et l’éthique de la grande écrivaine italienne.

Ce livre est une défense inconditionnelle des animaux comme êtres de sensibilité, soumis dans l’époque de l’industrialisation de la mort à un holocauste atroce et permanent.

Face à cet impensé, Anna Maria Ortese élève la voix, s’indigne, crie.

Le minuscule-majuscule demande notre aide, notre soutien, notre fraternité.

Notre frénésie de domination constitue aussi notre honte, de la même façon que pour l’auteure de La mer ne baigne pas Naples (Gallimard) le capitalisme comme règne de la séparation et de l’indifférence est une peste ravageant le monde – la révolution industrielle « a indéniablement été une catastrophe ».

La Nature est ainsi abordée avec altérité et compassion, dans une sensation d’unité, d’englobement.

« Je sens dans la Nature je ne sais quelle tristesse profonde, comme [si] elle aussi, pendant que l’homme se sépare d’elle, se séparait, en étouffant, d’Un Autre. »

L’écriture dans sa dimension pascalienne peut dire le deuil et l’effroi que nous ressentons, déchirés entre insignifiance et toute-puissance, sans possibilité de rédemption dès lors que nous avons exercé notre cruauté sur plus faible que nous.

Anna Maria Ortese en appelle à l’esprit face à la raison calculante, à l’ivresse nocturne de l’animal-homme face au regard qui surplombe, à la liberté souveraine contre l’élevage, des enfants et des animaux soumis à une exploitation sans fin : « Il n’est pas prudent d’enseigner aux enfants le culte de l’homme, c’est-à-dire d’un détail ; il faut les ramener au culte de toute la vie, dans toute son immense et prodigieuse extension. »

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« Il y a des hommes qui, à l’aube, rêvent de la destruction des abattoirs, et au retour des bêtes à la terre aimable. Il y a des bêtes qui ont compris à quel point l’homme peut être un père pour elles, et qui se rangent de son côté. »

Le lyrisme d’Ortese est parfois proche du ridicule, c’est pour cela qu’il est sublime : « Des temps nouveaux s’annoncent – au milieu de la douleur et la confusion que nous voyons -, et une chose est claire : que ces temps seront des temps de douceur, des temps d’amour, des temps de fraternité avec les arbres, avec la lumière et avec les fleurs ; des temps où l’on oubliera cet enfer qu’a été – durant ce dernier siècle – la terre pour la vie vivante, pour toutes les âmes vivantes – considérées comme des objets et utilisés en tant que tels -, alors qu’elles constituaient la réalité et l’identité suprahumaines de ce que – encore aujourd’hui – nous nous refusons à connaître et à reconnaître, et que nous reconnaîtrons demain – comme la réalité de la pensée créatrice, la réalité du Dieu qui habite dans les cerises, dans le vent, dans la mer, dans les yeux du chien et dans la raison de l’homme -, et qui refuse d’être remplacé par les brouillards, la pourriture civile et les grands bruits des chaînes, des couperets et des faux. »

Proche par la pensée de la philosophe Simone Weil, Anna Maria Ortese a placé sa vie du côté du peu, du petit, du secret, du vulnérable, consciente au suprême que les derniers sont aussi les premiers.

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A la façon de Pasolini, l’amie d’Elsa Morante, avec qui elle partage bien des thèmes littéraires, déplore l’effondrement de l’Italie devenue esclave d’une logique entièrement utilitariste, en appelant au renouvellement de la vie intérieure et à une révolution individuelle : « En fait d’admiration, je pense que l’Italie occupe la dernière place mondiale. Elle n’admire rien. Elle croit que le monde est un haricot. L’accent est mis sur ce qui se consomme, se mange, s’accumule, se touche, se dépose, se comptabilise, se fait cuire. Naturellement, en parlant de l’Italie, j’exclus une minorité de gens âgés, et surtout une minorité douloureuse de jeunes, pour lesquels l’admiration est fondamentale et qui, ne pouvant plus rien admirer, croyant que le monde a toujours été une épicerie (aujourd’hui saccagée) tentent de s’en évader d’une manière ou d’une autre. Et cela inquiète le reste de l’Italie, qui ne voit pas la raison de ce désespoir : l’impossibilité d’admirer. »

Aux Archives nationales de Naples se trouve le Fonds Anna Maria Ortese. Avis aux chercheurs français, aux amoureux des bêtes, de l’Italie et de « la vie vivante ».

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Anna Maria Ortese, Les Petites Personnes, En défense des animaux et autres écrits, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, postface d’Angela Borghesi, Actes Sud, 2018, 352 pages

Site Actes Sud

Merci à Jean-Noël Schifano de m’avoir fait découvrir cette œuvre.

« Il y a des moments où un arbre se montre subitement humain, fatigué. Des moments où une humble bête (ou ce que nous prenons pour tel) nous regarde d’une manière si paisible, si bienveillante, si pure, si pure, si consciente, si aimante et si « divine », qu’elle fait naître en nous l’idée d’une Maison commune, d’un Père commun, d’un Pays commun, d’un Réel empli de bonheur et de béatitude, d’où nous sommes partis ensemble pour y naufrager. »

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