L’espoir des cochenilles rouges, par Araks Sahakyan et Rebecca Topakian, artistes pluridisciplinaires

©Araks Sahakyan/Rebecca Topakian

« Oui, nouer, c’est nous. » (Araks Sahakyan)

Le souci des peuples oubliés et violentés par l’Histoire, ainsi que celui des territoires échappant à l’ordinaire des représentations, font partie de l’ethos des Editions Sometimes.

Avec Rouge Insecte, l’artiste pluridisciplinaire Arals Sahakyan et la photographe Rebecca Topakian évoquent avec force et pudeur les exactions commises dans le Haut-Karabagh par l’armée azerbaïdjanaise (soutenue par la Turquie) diffusant massivement des photographies de corps d’Arméniens et d’Arméniennes mutilés afin de décourage en cet espace disputé par les deux pays toute velléité d’indépendance.

Se présentant comme un carnet – couverture doublée de papier calque – superbement travaillé, cet ouvrage dont les couleurs sont parfois d’apparence pop ne doit pas tromper : sous les pixels multicolores des images métamorphosées, sous les dessins griffonnés, il y a des atrocités, que l’on peut deviner, mais il ne vaut mieux pas.

©Araks Sahakyan/Rebecca Topakian

Vordan Karmir, Rouge Insecte est un livre d’exorcisme, composé à travers la mort, tentant de tisser de nouveau – par la puissance de l’art mais aussi concrètement, des femmes confectionnant un tapis aux fils polychromes, dont on voit la réalisation sur trois pages se dépliant en fin d’ouvrage – ce qui a été défait, démembré, disloqué, les nœuds du tapis symbolisant l’indéfectible des liens.  

En préface, Marine de Tilly, grand reporter ayant séjourné dans le Haut-Karabagh, se souvient de Jean Jaurès : « Quoi, s’insurgeait-il à la Chambre des députés en 1896 – vingt ans avant le génocide des Arméniens -, devant tout ce sang versé, devant ces abominations et ces sauvageries, devant cette violation de la parole de la France et du droit humain, pas un cri n’est sorti de vos bouches, pas une parole n’est sortie de vos consciences, et vous avez assisté, muets et, par conséquent, complices, à l’extermination complète… »

Le voici ce territoire tant convoité, entre montagnes, neige et infrastructures collectives relativement rudimentaires.

Lénine est une statuette dans une armoire, il y a des amoncellements de fils, et un peuple déraciné à rassembler de nouveau.

©Rebecca Topakian

Araks Sahakyan s’explique sur le titre du projet mené avec Rebecca Topakian – elles se sont rencontrées par zoom en 2020 – dans un entretien repris dans le livre : « Le vordan karmir est un insecte indigène de la vallée d’Ararat, elle-même traversée par la rivière Araks dans les hauts plateaux arméniens. Avec cette cochenille, on obtenait une couleur spécifique, un rouge carmin très vif, caractéristique des anciens tapis arméniens. »

Pour aller au cœur du mal tout en tentant d’en réduire la portée, les deux artistes ont « glitché » (altéré le code numérique) les images traumatisantes diffusées sur les réseaux sociaux pour les terroriser, en les insérant dans un tapis dont les fils écarlates sont des victoires sur la peur.

« Sans filtre, confie Rebecca Topakian, elles sont abominables. En revanche, les montrer altérées, tout en laissant la possibilité de les lire, c’est une manière de témoigner, de transmettre cette histoire et de se les approprier pour en dépasser la seule violence qui s’en échappe. »

©Rebecca Topakian

Il est beau de voir se constituer peu à peu ce tapis de mémoire et de résilience.

Astghik Amirbekyan, spécialiste des tapis, est interrogé : « Les mains, par opposition à la mécanique, déposent à l’intérieur de ces tapis une énergie, une idée, une émotion. Tout ce que ressentent les personnes qui interviennent pour le créer. Le tapis fait main est une image construite par celle qui l’a noué, celle qui l’a conçu, par le travail de toutes et de tous. Si le tapis est fait avec amour, il va apporter beaucoup de chance à celui ou celle qui va l’utiliser. D’autre part, le tapis tissé à la main est important parce que c’est une part majeure de la culture arménienne. C’est aussi un art ancestral de la culture indienne ou chinoise, et il faut le préserver, car rien ne peut le remplacer. »  

Pour gagner la paix, il faut tisser, et tisser, et tisser.

©Rebecca Topakian

Vordan Karmir y contribue. 

Araks Sahakyan et Rebecca Topakian, Vordan Karmir, Rouge Insecte, préface Marine de Tilly, entretiens réalisés par Araks Sahakyan et Rebecca Topakian, Editions Sometimes, 2022 – 500 exemplaires

https://rebeccatopakian.com/

https://www.arakssahakyan.com/en/

https://www.editions-sometimes.com/rougeinsecte?fbclid=IwAR3kwcqob37EgLkaWAYg6X7nbMHN9k-gwAQEuTQqRxhRfcHAjoCXyFAltCM

©Rebecca Topakian

https://www.editions-sometimes.com/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s