Le corps, demeure de l’âme, par Isabelle Chapuis, photographe

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©Isabelle Chapuis

Mais quel livre extraordinaire !

Un livre de chair, de bois, de pelage.

Une ode à la diversité des corps, à leur étrangeté, à leur singularité irréductible.

Une œuvre de dévoilement, de pudeur immense, de souffrances tues ou à peine dites.

Composé de gestes dansés, de poses révélatrices, de micro-mouvements, Vivant, Le sacre du corps, d’Isabelle Chapuis, relève du sublime, tant s’y expose l’unité entre le charnel et le spirituel.

 L’incarnation y est ici de l’ordre du divin, de l’éveil supérieur, de la conscience aiguisée.

©Isabelle Chapuis

Par l’intime des corps regardés comme des puissances d’être et de beauté, Isabelle Chapuis cherche à rejoindre l’universel et ce qui lie profondément tous les vivants, humains, végétaux, animaux.

On est ici du côté des métamorphoses ovidiennes tant le corps, couvert de poils, tacheté ou imberbe, semble une matière à la fois propre et à modeler, comme de la glaise.

A la croisée de la photographie plasticienne et thérapeutique, Isabelle Chapuis cherche à modifier les représentations sur les épidermes différents, et surtout à fonder par le regard naturellement empathique une commune humanité.

©Isabelle Chapuis

Rassemblant quatre-vingts photographies et quinze témoignages de personnes photographiées, l’artiste conçoit son travail dans une dimension de résilience et de réparation pleine d’un amour immédiatement perceptible dans chacune de ses images.

Dans une chromie très douce, où la lumière est appréhendée dans son énergétique, Vivant est une célébration de la pleine présence, au plus près de l’écorce des peaux, invitant à une expérience intérieure.

S’approcher ainsi avec une extrême délicatesse de la vérité des êtres par le parchemin qui les recouvre est particulièrement émouvant.

©Isabelle Chapuis

Nathalie, trente-quatre ans, s’habille de ses cheveux qui cachent sa nudité, c’est une louve.

Beauté du buisson d’un pubis mordoré et des grains de beauté des cuisses près d’une plante illuminée.

Juliette, dix ans, est rousse et fière de l’être. Sa parole est d’une grande maturité : « L’amour pour moi, c’est de bien s’entendre, arriver à communiquer sans se crier dessus, on peut tous s’aimer les uns les autres. »

La hure du sanglier renifle l’homme au dos et fesses velus (Frédéric), et rien n’a jamais paru plus évident, ni noble.

Pierre a la peau noire veloutée, le dos cambré, des cicatrices aux hanches. Il porte des robes et a appris à s’accepter totalement.

©Isabelle Chapuis

Jade, vingt-deux ans, est métisse, père d’origine martiniquaise, mère du Lot. « J’ai une singularité, dit-elle, le vitiligo. Je suis à quatre-vingts pour cent marron et le reste est blanc. »

Son visage se dépigmente, elle est très belle, et sa parole intense : « Je me demande si mon vitiligo n’est pas là pour capter l’attention de mes proches, les inciter à faire attention à moi. »

Tysha, vingt-six ans, d’origine ivoirienne et allemande, possède la même particularité, son corps est fascinant par e qu’elle l’habite entièrement.

Kandioura, vingt ans, a été rejeté pour son alopécie, il est pourtant superbe, royal, naturellement souverain.

©Isabelle Chapuis

Nina, vingt-neuf ans, a appris à apprivoiser son corps tout en rondeurs par la pratique de la pose artistique et de l’autoportrait. « J’ai les yeux de ma grand-mère paternelle, dit-elle, les cheveux et les genoux de ma mère, les bras de ma grand-mère maternelle. Ma morphologie est typiquement celle d’une paysanne bretonne. Un corps bien costaud, dessiné pour travailler aux champs. Il y a comme une loyauté à ressembler aux femmes qui m’ont précédée. »

Anissa, vingt-six ans, est tunisienne et albinos : « J’ai conscience que la beauté standard n’apporte pas forcément la confiance en soi. Cependant, je ne corresponds à aucun critère de beauté. Je ne rentre dans aucune case. Quelqu’un va-t-il apprécier ce qu’il voit ? » Mais, oui, évidemment.

Adrien, vingt ans, est roux. Son port est altier, et le visage très fin a quelque chose d’une créature mythologique, comme Quentin, qui a vingt-quatre ans et les yeux très lumineux – tous deux vont d’ailleurs poser ensemble.

Robin, dix-neuf ans, a le corps androgyne, des seins menus, des traits fins. On l’appelle pour sa belle chevelure d’incendie « feu rouge ».

Jeannine, soixante-treize ans, a appris à vivre avec son angiome plan : « Ma vie n’aurait pas été mieux sans angiome, à aucun niveau. On a beaucoup souffert dans ma famille, donc ça, ce n’est qu’un grain de sable. »

©Isabelle Chapuis

Agathe, vingt-trois ans, qui est en couverture du livre, est née avec une maladie orpheline congénitale : un naevus géant. Elle dit se sentir parfois animale, ou pierre. C’est une diva venue d’un autre monde, royale elle aussi.

Julien, trente-et-un ans, a beaucoup dansé. Il est féminin et puissant : « Rituellement, chaque semaine, je tonds, rase, coupe et peigne mes poils. C’est peut-être le premier vêtement qu’on a sur soi avant de pouvoir y superposer d’autres en tissu. C’est toute une cérémonie pour tracer mon corps, redéfinir les lignes et tout remettre à zéro. »

©Isabelle Chapuis

Le sacre du corps offre à chacun un espace de visibilité et de parole.

Nous sommes dans une académie durant le cours de modèle vivant.

Un homme ou une femme s’avance.

Les vêtements tombent.

Et chacun de dessiner le miracle de ce qui est.

Comme Isabelle Chapuis au parfait de son objectif.

Isabelle Chapuis, Vivant, Le sacre du corps, texte Bruno Dubreuil, conception graphique Stéphane = Damien, expert-conseil édition John Briens, autoédition, 2022 – deuxième édition, trois cents exemplaires numérotés

http://isabellechapuis.com/

http://isabellechapuis.com/livre/

Série exposée aux Rencontres d’Arles 2023 à la fondation Manuel Rivera-Ortiz

https://mrofoundation.org/

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