
« A cette époque-là, beaucoup de gens sans défense avaient été exterminées dans les carrières hors de la ville. Je peux assurer que les soldats de gendarmerie allemands étaient odieux comme toutes les armées d’invasion mais avec une caractéristique supplémentaire : l’orgueil de la race et ce goût inné du commandement qui est (comme l’a dit quelqu’un) la pire qualité de l’homme. C’est une chose difficile à comprendre si l’on n’en a pas fait l’expérience, mais ces uniformes gris, ces armes pointées, ces cris rauques, cette cruauté plate poussaient à la révolte les individus les plus doux. »
Les œuvres bouffies de suffisance, saturées d’ego, me sont de plus en plus insupportables.
Il faut que quelque chose disparaisse de soi pour accéder au grand art, qu’il y ait la matrice d’un vide, ou un travail d’ascèse radical.
Aux antipodes des autobiographies construisant de l’importance à coups de milliers de pages – le besoin des briques quand le château de sable s’effondre -, Servabo, de Luigi Pintor (1925-2003) est un livre sublime, par sa concision, sa précision, ses ellipses, sa pudeur, son contenu.
Qui est-on ? Qui a-t-on été ? Que transmettre à ceux qui restent, qui ne soit pas vaine entreprise narcissique ?
En quelques mots – quatorze chapitres de quatre pages -, le cofondateur du journal communiste indépendant Il Manifesto retrace les principales étapes de sa vie.
C’est très beau car éminemment singulier, et universel car hautement partageable.
Le peuple est là, il ne sera jamais oublié, Luigi Pintor est un homme de valeur, fraternel et combattif.
Des photographies d’époque lancent chaque début de chapitre, Servabo est un livre de sensibilité.
Rien de trop long, rien de trop peu, mais une éthique de la juste distance.
Résistant et figure intellectuelle écoutée de la gauche italienne, Luigi Pintor, qui fut exclu du PCI en 1966 pour avoir été trop critique envers l’URSS, grandit en Sardaigne, foyer de sensations inoubliables (corps en mouvement, jeux, plages), tout comme, plus tard, en leur versant funèbre, l’expérience individuelle et collective de la guerre.
« Nous vivions alors dans l’île perdue des Sardes, à l’époque où c’était une expédition que de faire un aller et retour avec le continent. »
Servabo – ou le devoir de mémoire – commence par la mort au combat d’un frère, de laquelle on ne se rétablit pas.
Un frère, des journées de soleil éternel, une maison.
« Aucun présage funeste ne pesait sur ce paysage et sur la paix domestique. Maison étrange et tant aimée que la nôtre, juchée comme par hasard entre rochers et buissons de câpriers, solitaires au-dessus de la ville, avec son jardin suspendu dans les airs et le miroir de la mer et des étangs au-delà des toits des faubourgs, à l’intérieur du cercle des collines. (…) Je ne pouvais pas imaginer que la terre engloutirait comme par enchantement une maison aussi paisible. A sa place il y a maintenant un contrefort de pierre où est apposée une plaque qui évoque mon frère, grandi là entre des murs devenus invisibles. »
Souvenir d’un père décédé brutalement sur le continent, et d’un oncle général lui aussi emporté par des forces hostiles.
Souvenir du drapeau rouge ayant mis en déroute les armées allemandes.
Souvenir de séances de torture et d’une libération inattendue.
Souvenir d’un ouvrier solidaire : « C’est une expérience que je n’ai pas oubliée et qui m’a appris, avant que je ne le lise dans les livres, que les ouvriers libéreraient le monde en se libérant eux-mêmes. »
La paix revenue ne pouvait, après tant d’épreuves, être simplement normale, comme avant, elle devait être révolutionnaire, ou rien.
« Et c’est ainsi que je me suis convaincu de prendre parti, non pour de grandes entreprises que plus personne ne se proposait, mais pour les moins favorisés en me tenant à leurs côtés et en défendant leurs droits. »
Etre ensemble, dignes dans le métier de vivre.
Esprit de camaraderie, discipline, salaires égaux, tel était le journal L’Unita – où Pintor exerçait ses talents de journaliste -, « un centre d’entraînement, une communauté et une école, une frontière où l’état d’urgence est par définition quotidien. »
Choisir le bon côté, et s’y tenir.
« Je ne cesserai pas de penser qu’il y a deux mondes mais j’apprendrais que la ligne de démarcation n’est signalée sur aucun atlas et qu’elle passe tout au fond du cœur de l’homme. »
Une leçon s’élève de Servabo, elle est capitale : « Il n’y a rien de plus important à faire dans toute une vie que de s’incliner pour qu’un autre, en vous prenant par le cou, puisse se relever. »
C’est déjà fini la vie ? Oui.
Qui auras-tu aidé ?

Luigi Pintor, Servabo, Mémoire de la fin du siècle, traduction de Fanchita Gonzalez-Batlle, révisée par Lucie Marignac, iconographie réunie par Angela Guidi et Lucie Marignac, postface de Carlo Ossola, Editions Rue d’Ulm, 2022, 120 pages
