Pour un lyrisme impassible de la photographie, par Arnaud Claass, écrivain, photographe

©Patrick Taberna

« Sous le ciel pâle de l’hiver, la haie d’aubépines dentelée par la dissémination de la gelée blanche. »

J’aime beaucoup le titre du dernier recueil de pensées d’Arnaud Claass, La plénitude photographique.

Parce qu’il dit, contre la vulgate de sa valeur indicielle, la dimension quasiment autotélique de l’art photographique à son sommet.

Parce qu’il affirme que la photographie peut être un royaume, total, parfait.

Parce qu’il évoque la jouissance de l’œil corrélative à celle de l’image comme puissance.

Mêlant, à la façon de Philippe Jaccottet, notations concernant la nature, ses mouvements, son ordre, ses débords, et réflexions sur le médium, La plénitude photographique est une fête pour l’esprit. 

Savoir contempler la nature est la base de la formation de tout regard critique : précision, sensibilité, acuité, accueil, écoute, enchantement.

Il est bon de lire Arnaud Claass, parce que sa culture est vaste, et qu’elle informe absolument la façon dont il interroge la photographie.

« La photographie comme traduction de la langue inconnue des choses vers la langue inconnue de l’image (l’art de préserver le caractère insondable et indicible de tout ce qui se livre au regard). »

Ses intérêts sont vastes, dont témoigne en fin de volume la liste des ouvrages cités ou évoqués : des anthropologues et sociologues (Philippe Descola, Maurice Godelier, Emile Durkheim), des écrivains (Albert Cohen, Jean Genet, Peter Handke, Franz Kafka, Sandor Marai, Virgile, Hugo von Hoffmannsthal), des philosophes (Theodor W. Adorno, Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Platon), des photographes bien évidemment (Harry Callahan, Karl Blossfeldt, Manuel Alvarez-Bravo, Eric Dessert, Robert Frank, Lee Friedlander, Paul Graham, Lukas Hoffmann, Boris Mikhaïlov, Lee Miller, Penti Sammalathi, Alessandra Sanguinetti, Patrick Taberna, Bertien Van Manen).

On pense aussi avec l’auteur aux peintres Paul Cézanne, Georg Baselitz, Eugène Leroy (visites d’expositions), mais aussi à Pierre Reverdy et à André Breton.

« L’objet de mon inépuisable fascination : notre certitude que les choses ne sont pas ce qu’elles sont, mais aussi notre conscience du fait qu’elles peuvent être autres à tout moment. »

A l’intersection de la flottaison des formes, de l’indécision du visible, et de la gloire du créé, il y a la photographie.

« Rêve bizarrement chrétien : la totalité du visible semblait sanctifiée par les actes du regard, qui étaient comme les Actes des Apôtres. Une Pentecôte, une Transfiguration, une Epiphanie à la vue des avions de ligne en stationnement sur un parking d’aéroport noyé de pluie. »

La plénitude photographique n’est pas un traité, mais un ensemble d’affirmations – aphorismes, maximes, traits – ou de questionnements faisant constellation.

On pioche des étoiles.

« Le bon goût photographique évolue entre embellissement idéaliste et banalisation frigide. Mais aussi entre embellissement frigide et banalisation idéaliste. »

« Mon idéal photographique : un lyrisme impassible ; mon idéal existentiel : un enthousiasme flegmatique. »

« Méfie-toi de toute image qui entend prouver quoi que ce soit. Garde ton potentiel de défiance – et tout aussi bien ta volonté : après tout, s’il arrivait parfois que ces bavardes-là disent la vérité ? »

« Le songe photographique peut-il être violenté par la goinfrerie numérique ? Peut-on rêvasser goulûment ? »

« L’art suprême : exercer un regard alerte sans être en état d’alerte. »

« L’un de mes problèmes : la tendance, parfois, à trop attendre du visible (comme certains attendent trop de l’amour). Et pourtant, la certitude de la centralité absolue du visible (et de l’amour). »

« T’est-il venu à l’esprit, en marchant dans la grande ville, que tu ne côtoyais que des masques ? Que tu arborais toi-même un masque ? Que tous les grands portraits montrent des masques ? L’idée t’est-elle apparue que même chaque arbre de la forêt que tu traverses porte un masque ? (Pensé en imaginant un accrochage qui couplerait un portrait de Frans Hals et un autre d’Olivier Roller). »

©Boris Mikhaïlov

« Lorsqu’il y a des humains dans une image forte, je suis ému par le fait que leur vie semble être le jouet de quelque chose d’invisible. »

« Deux dangers ne cessent de menacer la photographie : l’embellissement échauffé et la sécheresse par glaciation. »

« Non pas « retomber en enfance » mais tenter de s’y hisser avec discipline (voir l’œuvre de Patrick Taberna). »

« Ne te laisse jamais intimider par ceux qui te disent que ton retrait dans ta propre vision est une attitude anti-sociale. Il est la clé que tu fais jouer pour entrer dans la communauté des humains – regard-passeport. »

Les descriptions (choses vues hugoliennes) sont des petits tableaux photographiques : « Place d’Italie : en guise de souliers, deux grandes cagettes en plastique, aussi noires que sa longue barbe, et qui claquent étrangement sur le bitume à chacun de ses pas. En guise de cape, un rideau de plastique translucide. J’ai vu plusieurs fois ici ce Moïse revêtu de dérivés pétroliers. »

L’image prend quelquefois, souvent, une allure onirique, Arnaud Claass n’ayant pas oublié la morale surréaliste du regard héritière de Rimbaud (je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine) : « Les deux sièges vides en face de moi dans le train sont occupés par deux passagers invisibles : je le sens à la façon insidieuse et nonchalante dont s’y déplacent les ombres des accoudoirs. »

A son plus haut degré d’acuité, la photographie montre « la duplicité radicale des choses ».

Arnaud Claass nous le rappelle avec brio.

Sans oublier, alors que la guerre en Ukraine gagne peu à peu les pages de son journal, de manier quelquefois l’humour : « En regardant le pistolet posé sur la table il eut des acouphènes. »

Dernières fusées : « Paul Valéry : « La science part de l’hypothèse que le monde est mal connu. » / « Moi : « La photographie part de l’hypothèse que le monde est mal vu. » / Et : « La photographie part de l’hypothèse que le monde mérite d’être retenu. » »

Arnaud Claass, La plénitude photographique, Notes janvier-décembre 2022, Filigranes Editions, 2023, 176 pages

https://arnaudclaass.com/

https://www.filigranes.com/artiste/claass-arnaud/

https://www.leslibraires.fr/livre/22809650-la-plenitude-photographique-notes-janvier-dec–arnaud-claass-filigranes?affiliate=intervalle

Laisser un commentaire