Cimetière juif de Thessalonique, exterminer l’Histoire, par Martin Barzilai, photographe

©Martin Barzilai

« En architecture, le réemploi de matériaux est une habitude qui remonte à la plus haute Antiquité, banale. A Thessalonique on a innové en doublant en temps réel la disparition des Juifs ordonnée par les nazis d’une collaboration efficace : les Grecs non juifs ont fait plus que saccager et désacraliser le cimetière des Juifs, ils ont fait plus que les spolier, les voler, reprendre leurs activités économiques. Ils ont, consciemment ou pas, volé leurs mémoires, leurs traces, éradiqué leur présence séculaire même. » (Annette Becker, historienne)

Jusqu’en 1942 et l’action destructrice de l’Occupant nazi, le plus grand cimetière juif d’Europe se situait à Thessalonique.

Comptant pas moins de 300 000 tombes, cette nécropole fut pourtant oubliée, évacuée en partie de la mémoire nationale. 

Mais des traces persistent un peu partout dans la ville, ayant fait l’objet d’une enquête photographique de Martin Barzilai, parti à la recherche des pierres tombales, bas-reliefs et autres stèles utilisés comme matériaux de réemploi dans des constructions de toutes sortes, enceintes d’habitation, pavages de ruelles, édifices religieux.

©Martin Barzilai

Au début du XXème siècle, 80 % des habitants de Thessalonique, ville traditionnellement cosmopolite et multiethnique, étaient juifs. En 1943, la quasi-totalité de cette population fut déportée en dix-neuf convois vers Auschwitz-Birkenau.

Des 58 000 hommes, femmes et enfants promis à la mort, moins de 2000 personnes survécurent.

Dans la grande ville portuaire du nord de la Grèce, de laquelle il est possible de contempler le mont Olympe, la présence juive historique – depuis l’exode d’Espagne en 1492 – est aujourd’hui une dissémination de pierres, ressentie avec d’autant plus de violence que dans la culture hébraïque on ne déplace pas les sépultures.

Comprenant des images d’archives familiales, des propos d’historiens, des témoignages d’habitants, et des pages d’un journal personnel tenu lors des séjours hellènes de son auteur, Cimetière fantôme est un ouvrage aussi calme et intelligemment pensé que douloureux.

Petit-fils d’un juif salonicien exilé en Uruguay, Martin Barzilai, à qui l’on doit aussi un ouvrage sur les Refuzniks paru en 2017 chez Libertalia, a découvert que sous les bâtiments de l’actuelle université Aristote se trouvait une immense nécropole ravagée, le petit mémorial installé en ces lieux depuis 2014 étant régulièrement profané.

©Martin Barzilai

Anne Theophylaktou, née en 1924, se rappelle : « Je me souviens que nous, les étudiants en médecine, avons transporté les pierres tombales depuis le cimetière et que nous les avons utilisées pour faire des tables de dissection. Nous avons construit tout le service d’anatomie de nos propres mains. C’était en 1943. Il y avait une zone remplie de pierre. Et nous y avons pris tout ce dont nous avions besoin. »

De dimension mémorielle, Cimetière fantôme, publié par les indispensables éditions stéphanoises Créaphis, impose un moment de stupeur, avant que la réflexion ne vienne mettre en place des lignes d’explicitation.

On descelle des pierres, on efface des inscriptions en hébreu ou français (la communauté juive de Thessalonique était très francophile), on les déporte elles aussi.

Dimitrios Salpistis, ancien président du conseil d’administration du Théâtre national de Grèce du Nord, témoigne : « J’ai compris ce qui s’était passé. Il ne faisait plus le moindre doute que les marbres du théâtre dont j’étais responsable provenaient de la destruction et du pillage du cimetière juif. Quand j’y pense, j’ai la chair de poule. »

Né en 1980, Iosif Vaena est pharmacien : « Chercher des pierres tombales, c’est ma façon de résister et de dire que nous [les juifs] sommes toujours là. Nous sommes très peu nombreux à nous y intéresser. Je suis allé en chercher jusque dans la mer, à une demi-heure du centre-ville en voiture. »

En 2012 eut lieu au musée archéologique de la ville une exposition qui fit date, le passé ressurgit, peu à peu.

L’historienne Rena Molho précise : « Salonique était une ville où les juifs pouvaient marcher la tête haute. Sur ce silence très suspect de Thessalonique au sujet de la Shoah, c’est le silence sur un meurtre historique. Le génocide n’a pas été effectué par les nazis uniquement. Si les locaux n’avaient pas donné la main aux nazis, jamais ils n’auraient pu arriver à leurs fins avec un tel succès. A Salonique, la population juive a été exterminée à 96%. En France, par exemple, elle l’a été de 25%. »

Leon Saltiel, coordinateur de la lutte contre l’antisémitisme pour le Congrès juif mondial, poursuit : « Selon les sources que j’ai pu consulter, la destruction de l’ancien cimetière juif était une demande de la communauté chrétienne de Thessalonique. Cette requête s’est exprimée bien avant la Seconde Guerre mondiale. L’occupation nazie a donné l’opportunité de la réaliser. » 

On le comprend, Cimetière fantôme est plus qu’un livre sur la tentative d’effacer radicalement une mémoire, c’est un kaddish.

Martin Barzilai, Cimetière fantôme, Thessalonique, texte Annette Becker et Katerina Kralova, entretiens et journal Martin Barzilai, réalisation Aude Garnier avec Elvire Colin-Madan, collection Foto dirigée par Pierre Gaudin, Créaphis éditions / Fondation de la Mémoire de la Shoah, 2023, 208 pages

https://www.editions-creaphis.com/fr/catalogue/view/1283/cimetiere-fantome/?of=6

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Avatar de vagabondageautourdesoi Matatoune dit :

    Merci pour cette mise en lumière .. Je le commande chez mon libraire indépendant préféré !

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