Jouissances et solitudes du corps-surface contemporain, par Marilou Poncin, artiste visuelle

©Marilou Poncin

« Les narcissiques, les bimbos, les obsessionnel.le.s, les geeks, les fans et les sex addicts… sont comme des papillons de nuit aux faims inassouvies, attirés par la lumière, celle de l’écran de l’ordinateur. » (Elora Weill-Engerer)

Artiste multidisciplinaire, Marilou Poncin interroge par son travail plastique, ses installations, ses vidéos, ses céramiques et ses photographies, la façon dont les technologies modernes construisent de nouveaux fantasmes.

On peut penser à l’univers de James G. Ballard prolongé par le néo-baroquisme contemporain influencé par la culture des réseaux sociaux valorisant l’image de soi, ainsi qu’au transhumanisme dans sa vision d’une humanité considérée comme non finie et ayant besoin de prothèses.

©Marilou Poncin

Pourquoi se contenter de peu si l’on peut être davantage ?

Pourquoi se contenter de quelques zones érogènes surexploitées si l’on peut faire de l’ensemble des parcelles de son corps un territoire de jouissance ?

Pourquoi ne pas devenir soi-même une machine, ou se diluer totalement dans la pure apparence ?  

Qui êtes-vous pour me juger si je décide de faire collection de love dolls ?

Publié par les éditions Collapse Books, Bodies of Work est la première monographie consacrée à l’artiste française permettant de se rendre compte de l’ampleur de son travail en moins d’une décennie.

La façon dont le corps féminin, à l’ère numérique, est regardé ou regardant, exposé ou s’exposant, est au centre de ses préoccupations.

On découvre dans cet ouvrage à la très belle couverture reprenant un dessin de la série remarquée cet été à Arles, Perfection is a lie to play with, la façon dont l’artiste conçoit son processus de création à partir de ses collections d’images, de ses croquis et de ses storyboards.

©Marilou Poncin

Voici qu’advient de façon accélérée le corps-rhizome deleuzien, le corps-surface baudrillardien, le corps-métamorphique cronenbergien.   

Bodies of Work commence sa plongée fantasmatique du côté des cam girls (deux filles, deux ambiances) : belles femmes, univers de porno décomplexé dans le rose Barbapapa, fesses bien galbées, petit collier de chien au cou n’attendant que la présence d’un maître imaginaire, sourire carnassier, sextoy en silicone.

Avec être belle comme elles, Marilou Poncin interroge notre capacité à nous inventer des identités, à créer des avatars, à devenir la bimbo que nous rêvons peut-être de détester être. 

©Marilou Poncin

Cheveux longs lisses, peau impeccablement fardée, seins très ronds faisant tendre le décolleté.

Dans un geste critique, qui est bien moins un regard surplombant sur qui se soumet à la dictature des apparences qu’une dénudation narcissique nécessaire pour ne pas devenir fou.folle, l’artiste déconstruit en une série de portraits saisissants cette première image de perfection : fausse peau retirée, puis  fausse lèvre, puis faux cils.

Débarrassée de sa cuirasse sociale, défictionnalisée, Marilou Poncin apparaît dans son unicité, regard bleu fixant le spectateur.

Que faisons-nous avec la solitude ?

Que faisons-nous avec l’électricité envahissant nos nuits ?

Faut-il que notre marionnette dévore notre incarnation ?

Faux diamants sur les dents.

Faux ongles.

Travail des abdos et des cuisses.

La chirurgie plastique n’en est qu’à ses débuts, nous serons demain, dans notre désir de toute puissance, ce que la société valorise, ou, pour les pionniers.ères, valorisera.

Echecs.

Dépression.

Le ventre n’est pas assez plat.

©Marilou Poncin

L’Image Artificielle façonne un monde selon ses désirs, fluide, voire visqueux, évacuant la psychologie au profit du pur façonnage et du transformisme intégral .

On appelle cela l’industrie de la mort : la fabricabilité des vivants dans le nouvel ordre cybernétique n’est pas très loin de l’abattoir.

En attendant d’être oublié, dépecé, jeté dans le grand équarisseur, on peut encore se masturber, compulsivement, rageusement, désespérément.

©Marilou Poncin

Dans un entretien avec son amie travailleuse de l’art Flora Fettah, Marilou Poncin explicite son rapport à la performance et à l’autofiction : « J’ai l’impression que mes sujets de recherches sont intrinsèquement liés à ma vie. les œuvres autour des cam girls, par exemple, ont  été produites au moment où j’ai pris conscience de la place des rapports de pouvoir dans la construction de la sexualité ; les love dolls, ensuite, quand j’ai réalisé que les injonctions à la performance et les standards de beauté s’infiltraient jusqu’au sein du couple ; ou bien dans Liquid Love is Full of Ghosts que j’ai écrit pendant le Covid et qui évoque une sexualité affranchie de la proximité, grâce à des objets comblant le manque affectif causé par la solitude contemporaine dans les grandes villes. »

Passionnante, l’œuvre de Marilou Poncin n’est pas moralisatrice, mais elle est éminemment morale.

Marilou Poncin, Bodies of Work, textes (français-anglais) Flora Fettah et Elora Weill-Engerer, éditeur Bastien Forato, conception éditoriale & graphique Bastien Forato, Collapse Books, 2024

https://www.instagram.com/marilouponcin/?hl=fr

©Marilou Poncin

https://collapsebooks.com/products/bodies-of-work-marilou-poncin?variant=48822772957512

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