Quand la ville dort, par Paul Grandsard, photographe

©Paul Grandsard

« Je mis au point une sorte de protocole : choisir une ville située à moins de deux heures de train de Paris, où j’habite ; visiter au préalable les rues sur Street View ; prendre un train du soir, le plus tard possible, pour ensuite marcher et photographier toute la nuit, suivant un itinéraire. Et au petit matin, je prenais le premier train pour Paris, vers 6 heures, avec ceux qui partaient y travailler. » (Paul Grandsard)

Toute la ville dort, et pourtant.

Les façades sont impeccables, et pourtant.

La nuit est d’un calme, et pourtant.

©Paul Grandsard

D’atmosphère simenonienne, Le grand sommeil, premier livre de Paul Grandsard, a toute l’apparence d’un polar.

On ne sait pas ce qui se trame dans le noir, mais une menace guette.  

Inscrivant l’heure de prise de vue sous chacune de ses photographies, Paul Grandsard fait de la sérialité un principe de composition : chaque maison est cadrée de la même manière, frontalement, de façon à l’isoler et à lui conférer une identité spécifique, faisant de chacune d’elle le protagonisme d’un film urbain au scénario imprévisible – on pense à l’œuvre à peu près incompréhensible de Howard Hawks, The Big Sleep (1946).

Le détective Philip Marlowe rôde, ça sent les secrets de famille et le cadavre par homicide, il va falloir relever des indices.

©Paul Grandsard

Le spectateur se transforme en enquêteur.

Une grille légèrement ouverte, tiens, tiens.

Des torchons oubliés sur une rambarde, bizarre.

Une échelle abandonnée, étrange.

L’œil scrute, observe des détails, tout est pareil et rien n’est identique.

©Paul Grandsard

Les volets de la France résidentielle sont clos, on respire à peine, que cachent chers voisins votre sommeil de plomb ?

Chercheriez-vous à étouffer dans l’intimité du huis-clos quelques tourments intérieurs ?

Etes-vous bien certain de ne rien avoir à vous reprocher ?

Il y a la respectabilité, et les pulsions inavouables, n’est-ce pas ?

Que se passe-t-il à Autun à 4h du matin ?

©Paul Grandsard

Et à Moulins, Mulhouse, Montluçon, Levier, Liernais, Dole, Laval, Troyes, Vierzon (liste non exhaustive) où les photographies ont été prises sur plusieurs années ?

L’artiste cite en postface Accident nocturne (Gallimard, 2015) de Patrick Modiano : « Le temps n’existait plus. […] Je poursuivais une recherche à travers des rues où tout était en trompe-l’œil […] Je ne savais plus dans quelle ville je me trouvais, une ville que ses habitants venaient de déserter. »

 On se couche tôt dans la diagonale du vide, ou l’on ne se couche plus du tout, quand les maisons sont fermées depuis des années.

©Paul Grandsard

On travaille dur ou/et on hérite, on bâtit son petit chez soi, et puis voilà un inconnu se présente, qui vous révèle que vous n’avez peut-être pas vraiment vécu, ou que vous étiez des somnambules ignorants de votre condition.

Mais, au fait, le regardeur ici n’est-il pas la Camarde elle-même, sereine, cherchant qui emporter soir après soir ?  

Paul Grandsard, Le grand sommeil, The Big Sleep, texte en anglais et français, maquette Sélim Hinawi et Paul Grandsard, autopublication, 2024, 120 pages – 300 exemplaires

https://www.paulgrandsard.com/

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