
©Anne-Sophie Costenoble
« Marseille, c’est une ville assemblage, comme une accumulation de petits bouts de monde. Une ville avec des habitants si différents qu’ils ont trouvé dans la conversation un point commun, celui d’avoir des choses à se dire, à se révéler, à s’apprendre, à s’échanger ou à mépriser. On te parle et puis soudain plus rien… Silence. Les secrets sont dans la fugacité des échanges. » (Philippe Pujol)
L’oxymore, soit la rencontre aiguë des contraires, est peut-être la figure dominante de la poétique photographique d’Anne-Sophie Costenoble, artiste résidant essentiellement en Belgique.

©Anne-Sophie Costenoble
Chaos calme, publié par Arnaud Bizalion Editeur, est à ce jour son livre le plus beau et le plus complet.
En noir et blanc ou bleu froid – idéalité, mélancolie, glaciation générale, onirisme -, Anne-Sophie Costenoble compose une musique visuelle célébrant l’infime et l’intime, écrivant à l’objectif une partition de l’ordre de l’oratorio ou du chant sacré.
Il y a une immense délicatesse et des pointes de cruauté, une attention à toutes les formes du vivant – végétales, animales, humaines -, et une façon de magnifier la fragilité comme l’éphémère.

©Anne-Sophie Costenoble
Comment traversons-nous l’existence ?
Sommes-nous déterminés ?
Quelles sont les présences bruissant dans l’invisible ?
« Anne-Sophie Costenoble, écrit en préface l’architecte Marc Mawet, capte des signes et d’interdit d’expliquer car la seule vérité qu’elle estime recevable dans le murmure de ses images est celle que l’on instruit à partir du partage, des doutes et des énigmes. »

©Anne-Sophie Costenoble
Chaos calme est le fruit d’une résidence ayant eu lieu d’abord dans le quartier de La Cayolle à Marseille, « morceau des quartiers nord tombé dans le sud », explique l’artiste.
Sa photographie se fait écoute, murmure, jamais très loin du conte ou de la légende.
La vie peut être rude en ces quartiers populaires, mais il ne s’agit pas de s’appesantir, plutôt de chercher les points d’échappée et de mystère.

©Anne-Sophie Costenoble
Une plante étrange.
Le regard d’un cheval.
Des mains rouges sur un mur comme dans quelque grotte du paléolithique.
L’extase est possible, les élans mystiques, le satori se confondant avec les moments épiphaniques que recherche la photographe.
Des paroles d’habitants sont reproduites, la rencontre est au centre de la démarche d’Anne-Sophie Costenoble, qu’il s’agisse de celle d’une mère de famille, d’un garçon dans le bus, d’une statue mariale, ou d’une mer mythique.
« Je frôle, écrit-elle, des histoires, des vies qui basculent. Ce quartier semble un décor. Un assemblage maladroit. »
Chaos calme est composé de portraits, de paysages naturels ou urbains, d’animaux sacrifiés, empaillés, exhibés.

©Anne-Sophie Costenoble
« Il y a parfois un souffle froid. Chez Y., dès qu’un homme entre dans la pièce, on baisse les yeux. On se tait. Je m’aperçois que je regarde le carrelage fissuré. L’énervement me prend. »
Métaphore d’un mur de boites aux lettres, dont certaines sont un peu abîmées : trois blanches, treize noires.
Comment continuer à faire communauté ? Comment continuer à partager ? Comment ne pas s’isoler.
Jolie femme voilée, agent de sécurité tenant son chien avec une bride, sol fissuré.
Par ses images de grande sérénité, Anne-Sophie Costenoble déjoue les clichés concernant les difficultés et conflits sociaux, voire religieux.

©Anne-Sophie Costenoble
Elle assemble, réunit, construit, poétiquement, un espace démocratique.
Manger ensemble ou vivre côte à côte ?
Se laisser gagner par la haine ou trouver un chemin de paix intérieure ?
Cette paix est là, visible dans le corpus de l’artiste, la société n’aura pas le dernier mot, la profondeur d’être est plus importante que la politique.
Dans un texte formidable placé en postface l’écrivain et journaliste Philippe Pujol tente de définir l’âme de Marseille : double sentiment de familiarité et d’extranéité, tutoiement, confidences immédiates, protection de son identité, vitalité, bricolage existentiel, clientélisme, misère, présence forte des femmes détentrices de la parole, radicalisation (délinquante, politique, religieuse), drogue, aseptisation de la ville (ainsi le quartier de La Cayolle), résistance quotidienne.
« Ici, précise-t-il, on mange encore des brochettes de rouges-gorges que l’on braconne comme le faisaient les Provençaux des premiers temps. »
A Marseille, Anne-Sophie Costenoble a vu tout cela, cherchant d’abord à créer par son livre un espace d’unité, de réenchantement, et d’interrogation profonde sur la présence de chacun.e et chaque chose en ces lieux.

Anne-Sophie Costenoble, Chaos calme, textes Marc Mawet, Anne-Sophie Costenoble, Philippe Pujol, conception Arnaud Bizalion, Anne-Sophie Costenoble, William Guidarini, Thierry Jullians, Arnaud Bizalion Editeur, 2024

https://www.arnaudbizalion.fr/446-costenoble-anne-sophie-photographe